( Le cahier noir de Miville )


 

LA TÊTE CHERCHEUSE

1

Pour fuir le pauvre Canada,

Il n’est Floride trop affreuse :

J’en connais qui jusqu’à Ouiddah

Ont pataugé dans l’eau fangeuse.

Ma barque vague et voyageuse

Qui vogue au but sans se hâter,

Ma tête ogive si chercheuse

Que je sens pleine à éclater.

2

Tu m’as fait signe de monter

Jusqu’en ton cent-unième étage.

Au bout portant, fais-moi sauter

Un soir sur Manhattan en rage.

Noire Erzulie, entends l’orage

Qui luit dans mes yeux de merlan!

Permets qu’en vers du moyen-âge

Je te dépose mon bilan.

3

Je te soumets un dernier plan.

François Villon est mon modèle.

Si tu veux, brise mon élan:

Je te serai toujours fidèle.

Je veux monter en ta nacelle:

Je suis tanné de mon bazou.

Je veux jeter une étincelle

Dans l’atmosphère de grisou.

4

Laisse jouer pour mon gazou

Un concerto démagogique.

Fais que le feu de ton bisou

Éclate en champignon magique!

Souffle un nuage analgésique

Au plus profond de mes poumons!

Fais-moi danser sur la musique

Qui mette en fuite les démons.

5

Mets en déroute les limons

Qui font obstacle à la rivière!

Fais-moi nager vers les amonts

Dans l’eau de source de la bière.

Viens me tirer de cette ornière

Où pleut à seaux le café noir!

Je veux poursuivre ma carrière

Dans un missile du Grand Soir.

6

Décolle-moi de mon perchoir!

Évite-moi la route large,

Car l’adversaire pourrait voir

Si j’écris trop hors de la marge.

Ne permets plus que je m’enfarge

Dans les panneaux des carrefours

Quand, comme un orignal, je charge

À l’appel rauque des amours.

7

Fais que mon cœur compte à rebours

Les barres d’une Marseillaise

À rassembler tous les tambours

En une seule bouille à baise.

Orne à jamais de fleurs de fraise

La trace de tous mes timons,

Et je saurai choisir le treize

À la roulette des Mammon.

8

Vois se débattre les saumons

Dans les bouillons de l’onde fière!

Sous le brouillage des sermons,

Perçois le fil de ma prière.

Viens assister à ma première

Fais des éclairs au magnésium!

Laisse le vent de la lumière

Me pousser jusqu’au millénium.

9

Ne laisse pas au plutonium

La floraison de nos folies!

Les feux pétants du géranium

Font des terreurs bien plus jolies.

Cahier de chant que tu relies,

Je veux ton numéro spécial.

Fleur des champs que tu exfolies

J’attends après ton cri nuptial!

10

Interromps donc le commercial

Fais museler la bière blonde!

Fais voir ces lettres en oncial

Aux gens de tout chemin de ronde.

Sens le trottoir qui déjà gronde

Et mon ogive en toi monter.

C’est dur d’attendre la seconde,

Mais rien ne sert de trop hâter.


SAINT-GERMAIN DES PRÉS

11

À voir tant de cerveaux sauter

Sous la pression de l’humeur rance,

J’en viens parfois à regretter

D’avoir manqué la guerre en France :

Les bercements de mon enfance

Aux airs de Saint-Germain des Prés,

Les lendemains de la souffrance

À l’aube des auvents pamprés.

12

Prix littéraires célébrés

Sur une nappe prolétaire,

Chandails de laine délabrés :

Rations-textiles de misère.

Lotion-miracle qui s’opère

De sucre et d’eau, cheveux zazous,

Sur un corps maigre qui espère

En trouver une à ses bisous.

13

Instant sacré, cœur de dix sous,

Blanches mamelles de Montmartre,

Furoncles printaniers absous

Par une peau brune de dartre.

Billet du pape Jean-Paul Sartre

Glané dans l’ombre d’un caveau,

Air de musette qui entartre

Tous les conduits de mon cerveau.

14

Mur craquelé, mal à niveau,

Esprit qu’un vieux phono délivre,

Matin toujours d’autant nouveau

Qu’on n’était pas né pour le vivre.

A-t-on manqué le bateau ivre

Faute d’avoir sur persister,

Ou autre part que dans un livre

A-t-il jamais pu exister?

15

Faut-il cesser de s’attrister,

Et bien montrer que l’on s’en moque,

Pour peu qu’on veuille subsister

Sous les amplis de notre époque?

Plus d’un vieux loup nourrit son phoque

De ceux qui furent ses poissons

Rouges et c’est en Amerloque

Qu’il nous vient dire ses leçons.

16

Où sont les rêves des chansons

Qui me tenaient l’âme ravie?

Où est la chair des hameçons

Qui nous donna goût à la vie?

Sens-je un grand vide qui convie

À d’autres et plus mauvais jours?

À tant priver de voix la vie,

N’entendra-t-on que ses tambours?

17

Combien peler topinambours

Pour retrouver goût aux oranges?

Combien faut-il remplir de fours

Pour la ration de pain des anges?

Combien faut-il louer de granges,

Combien faut-il creuser d’abris

Pour que les yeux un peu étranges

Goûtent la trêve du mépris?

18

Ne crois pas trop en mes gris-gris :

Vivre à Paris, c’est la galère!

Et jamais je n’en fus épris

Que les grands soirs de sa colère.

C’est un ciel gris qui ne s’éclaire

Que lorsqu’à dos des grands chameaux,

Parvient là-bas la sève claire

Qui coule de nos chalumeaux.

19

Évite de confier ces mots

Pleins de notre nouvelle flamme

À ces petits bourgeois normaux

Dont se fait rance la réclame.

Maintenant que les porteurs d’âme

Sont chassés de tous les bistros,

Toi, l’autre et noire Notre-Dame,

Sache attirer nos petits trots.

20

Vois projeter par les vitraux,

En contre-jour sous l’arche ogive,

Plus rouge que tous les Castro

Le soir de gloire qui arrive.

Toi qu’on dit sœur contemplative

Rêvant en vain de ciels nacrés,

Vois mon missile qui s’active

À la chaleur de tes degrés.


NEW ORLÉANS

21

Rends à ma langue aux becs sucrés

Sa loi aux dents de matamore :

Je ne sais d’autres feux sacrés

Sous mon ciel qui se décolore.

Les derniers pas de mon folklore

Dansés dans l’île d’Orléans,

Celle où Leclerc faisait éclore

Un nouveau cycle de péans.

22

Ne sommes-nous que fainéants?

Alors dansons sous la liane!

Tâchons d’être à New Orléans

Quand nous serons en Louisiane.

Les nuits où le vieux jazz piane,

Je serai ton beau nègre blanc,

Toi ma négresse Rosiane

Fleur à ma bouche et à mon flanc.

23

Ce soir où reviendra le Klan,

Pour ton amour me faut-il croire,

À laisser là mourir mon plan

Qu’un peuple heureux n’a pas d’histoire?

Fais-toi prier ô Vierge Noire

Par les porteurs du Vieux Marché,

Et entends leur chanson à boire

Dont le créole m’a touché.

24

Parole d’un pays lâché,

Vieille légende d’Angoulême,

Violon qui pleut d’un bar perché

Que la clocharde céleste aime.

Si tout le monde ici blasphème,

Serait-ce après un cheval mort?

Je crois devoir avec le thème

De la complainte être en accord

25

Des trois grands vents frappant du Nord

L’ère moderne par surprise,

Deux ont déjà semé la mort,

L’autre ne semble encor que brise.

Sous de hauts murs de marchandise,

Chacun s’enferme à double tour.

Je vole dans la ville grise

Comme un rebut d’arrière-cour.

26

J’y vois rouiller de jour en jour

Les trains en quête d’aiguillage.

Je monte dans ma haute tour

Pour voir la gare de triage.

Par la fenêtre du grillage

Je trace un plan vers l’horizon.

Hélas les traits du quadrillage

Sont les barreaux de ma prison.

27

J’entends venir sur ma maison

Comme un rouleau d’acier qui broie.

Garde mon cœur et ma raison

De la musique qui guerroie.

Il n’est personne qui me croie.

Je parle de l’arrière-cour.

Puisqu’il me faut être une proie

Viens m’embrasser ô mon vautour.

28

Sous les arpents de neige autour

Dans leurs silos rêvent les bombes.

Ne cède pas, ô mon amour :

Leurs lits sont froids comme des tombes.

Ne juge pas aux longues rhombes

Sacré le feu des Iroquois.

Souvent les plus féroces trombes

Laissent les flèches de guingois.

29

Fais-moi entrer en ton carquois.

J’ai à ma plume un jus caustique.

Ne laisse plus aux Québécois

Les seuls emplois de domestique.

Fais-moi foncer dans la boutique

Comme un taureau de Bilbao.

Fais de moi ta tête atomique

Comme on nomma en vain Mao.

30

Le long chemin de ton Tao,

Tout en méandres sous la liane,

Sortira-t-il de mon chaos,

Tel un missile de Guyane?

Combien long fil, fusée Ariane,

Semas-tu par les océans?

S’il faut tomber en Louisiane

Rendez-vous à New Orléans.


L’AGNEAU

31

Être sortis des trous béants

Où prêcha le Curé Labelle,

Et refuser d’être géants :

Faute de goût souvent mortelle.

Le couteau fou de Riopelle

Beurrant les gigues de Vigneault,

Leur déception qui en appelle

Au sacrifice de l’agneau.

32

Qu’est-ce qu’indiquent les signaux

Faits par l’aurore boréale

Quand le pays des orignaux

Devient immense cathédrale?

De quelle rampe colossale

Vient la clarté des mille plis

De ce rideau dont le percale

Semble tissu de longs oublis?

33

Lorsque seront tous accomplis

Les ans de grâce qu’on m’accorde,

Fais déverser dans les amplis

Ton ouverture qui déborde.

Je n’ai plus crainte que me morde

Le peuple dit des verseurs d’eau

Que les faussaires en concorde

Tiennent en hâte d’un cadeau.

34

Tombe n’importe quel bardeau

Du toit du monde sur ma tête,

Pourvu qu’y tienne mon bandeau

Qui seul peut la garder en fête!

Quand au sortir de la tempête,

J’ai le cerveau tout tuméfié,

Est-ce d’attendre ta conquête,

Ou d’être trop radiographié?

35

Au cœur trop tendre sacrifié

Par la musique électronique,

Je te sais gré d’avoir confié

Les mots qui la rendront tonique.

Fais que le bang supersonique

S’intègre à un puissant accord.

Ne pas le rendre symphonique,

C’est le laisser semer la mort

36

Quand tout regard un peu trop fort

Passe pour l’agression d’un faune,

Se bat la sorte de record

Dont le Québec d’aujourd’hui trône.

Entends ce cri que Louise Beaulne,

Tombant du pont Jacques Cartier,

Aurait confié au journal jaune,

Exhibant son suicide altier!

37

Je veux finir ce livre entier

S’il peut sauver une seule autre.

Fais-moi laisser là ce métier

S’il n’en pouvait sauver quelque autre.

Fais de cette encre où je me vautre

Un fleuve en charge d’un couffin.

Je n’ai su faire un bon apôtre

Au blanc pays de Séraphin.

38

Fonds cette terre de Baffin

Au clair de mon étoile filante!

Trop m’ont hélé comme un dauphin

Dans le ruisseau de la mort lente.

Trop m’ont pris pour chaise roulante

Vers les psychiatres de Saint-Luc.

Je veux virer bombe volante

Au son d’un reel de la Bolduc.

39

Que brûle ce décor de stuc

Où toute chair se pétrifie.

Quand les victimes sont sans suc,

C’est en vain qu’on les sacrifie.

À couteau fou on déifie

Les saints du culte d’Ahriman,

Mais gare au disque qui se fie

Au juste tir du recordman.

40

Mets dans mon casque de walkman

Un rigodon funèbre espiègle.

Rend-nous les rêves que Bronfman

Noya dans son whisky de seigle.

Quand sur mon cœur qui se dérègle

Tu mets un disque de Vigneault,

Comme saisi par un grand aigle

Je crois voler comme un agneau.


DESTINATION-SOLEIL

41

Quand vont passant les orignaux,

Ma route est constamment barrée.

Serait-ce un autre des signaux

D’aller te voir dans ta purée?

Les quais putrides du Pirée

D’où trois enfants m’avaient souri,

Leur mouise que j’ai désirée

Quand la chantait la Mercouri.

42

Entends mon triste amphigouri

Toujours en quête de musique!

Pour m’en être trop bien nourri

J’ai voulu un destin tragique.

Espérant un effet magique,

J’ai fait dans le théâtre grec.

J’ai eu pour scène une clinique

Où mon talent fut mis à sec.

43

Jamais je n’ai pu voir de grec

Que l’épicier doublement traître

Appelé pour voter l’échec

D’un peuple qui a voulu être.

Jamais celui qu’on laissa paître

Du temps de Papadopoulos

Dans les crevasses de salpêtre

Du camp de l’Île de Patmos.

44

Si mièvre qu’en soit le pathos,

Laisse le chant de ma complainte

Porter les termes de l’éthos

Mettant mon rêve à mon atteinte.

Comment atteindre ton étreinte

Plus haute que tout l’Univers

Quand on est rat du Labyrinthe

Et du confort de nos hivers?

45

J’aurais aimé prendre à l’envers

L’avion de l’immigrant barbare

Pour mieux nous voir jusqu’à travers

La mer qui vit tomber Icare.

Mais le Soleil, sans crier gare,

Abat sitôt de son faisceau

Quiconque vole dare-dare

Pour ne pas prendre le ruisseau.

46

Lorsque j’aurai comme un pourceau

Franchi la fange de la honte,

Fais-moi sauter dans ton cerceau

Sur l’autre rive qui remonte.

La bête humaine que j’affronte

Ne pourra plus jouer au martien

Quand, de ta force que je dompte,

Je saurai être musicien.

47

Je n’attends plus en grec ancien

L’ordre donné du coryphée.

Au péristyle qui est sien,

Tu m’appelas comme une fée.

Ta robe rouge dégrafée

Me fera voir tes seins de jais,

Ma lettre noire ici griffée

T’ayant fait croire en mes projets.

48

En dépit de tous les rejets

Qu’a jusqu’ici subi ma thèse,

Je tiens là-bas tous les objets

De peur du monde pour fadaise.

Je vois partir mes gens à l’aise

Chaque hiver pour un lieu vermeil :

J’ai droit aussi ne leur déplaise

À ma destination-soleil.

49

Dans ton pays à nul pareil

Et dont je ne vois rien encore,

Une cité sans appareil

Me charme par son nom sonore.

La photo montre qu’elle arbore

Une fleur rouge dans le noir,

Et sur le mur qu’elle décore

On ose encore écrire « espoir ».

50

J’y vais revivre le Grand Soir

Où tout Paris soudain en rage

Me signifia quel beau devoir

Incombe à moi l’enfant peu sage :

C’est quand sous les pavés la plage

S’effeuille comme une houri

Que l’esprit perce et se dégage

Du piège de l’amphigouri.


LÉO FERRÉ

51

C’est quand on s’est trop bien nourri

Du plus précieux de ta salive.

Qu’on se retrouve, enfant pourri,

Dans le ruisseau de ta lessive :

La Seine lente et corrosive

Des premiers disques de Ferré.

Tout ma vie à la dérive

Du charme qu’ils ont opéré.

52

Conduis mon char mal éclairé

Par les panneaux de la réclame!

Réduis le phare exagéré

Dont m’a tant ébloui Paname.

Dis-lui que toi ma noire dame

Aiguises mon accent pointu,

Non pas le zut! qu’on y exclame

Dans ses autos qui font tu! tu!

53

Quand bousculé comme un fétu

J’entre dans le café de Flore

Prendre un petit café battu,

C’est l’addition qui me picore.

Pas l’albatros qu’en vain j’implore.

Pas même le chant d’un corbeau :

Séjour plus triste et vide encore

Que la visite d’un tombeau.

54

J’ai beau chanter « Pont Mirabeau! »,

Le taximètre de la zone

Passe un viaduc encor moins beau

Que le tremplin de Louise Beaulne.

Assis à l’ombre d’un pylône,

Je gueule à mon copain Léo :

« Mais quel après-midi d’un faune

Anoblira le Pont Viau?»

55

Trop fredonner avec brio

Mène à l’eau sale de Venise,

Ou aux favelas de Rio

Que la misère télévise.

Quand des pays toujours en crise

Parviennent tant de belles voix,

On veut garder sa ville grise

Pour y garder les bons emplois.

56

On croit savoir faire son choix :

Le beurre ou bien l’argent du beurre.

La maisonnette du bourgeois

Qui veut garder son âme à l’heure.

Ou bien le noir ruisseau qui pleure

À l’ombre glauque du pilier

Où couche qui ne veut que meure

Son vieux poème d’écolier.

57

On couche alors sous l’escalier

Que d’autres grimpent à grand peine.

On joue alors au batelier

De la Volga ou de la Seine.

Et s’il vous semble trop quétaine

De coucher sous le pont Viau,

Il y a un vol à prix d’aubaine

Pour les favelas de Rio.

58

Je dirais au Padre Pio

Que notre dèche est bien plus laide.

Fais orchestrer par un griot

Cette chanson qui crie à l’aide.

Mets cette cause que je plaide

Sur disque de Léo Ferré,

S’il daigne ainsi que j’intercède

Après l’avoir trop adoré.

59

Si je n’étais bien plus taré

De la santé qu’il a enfreinte,

S’il ne m’avait tant égaré

Et fait marcher au Labyrinthe,

Dégusterais-je ton étreinte

Sur la margelle du ruisseau?

Composerais-je la complainte

Dont la sortie attend ton sceau?

60

Si je n’avais eu pour berceau

Sa chansonnette si grincheuse,

Qui eût coiffé de ton cerceau

Ma tête ogive si chercheuse?

Où ma mirette si plongeuse

Eût-elle vu le ciel doré

Sans les éclats de l’eau fangeuse

Où le soleil a chaviré?


LES BONS EMPLOIS

61

Pour m’être un peu aventuré

Loin de la route trop suivie,

Je passe pour un demeuré,

Quelque talent que l’on m’envie.

Les vers de l’âme inassouvie

Qui écoutés plus de trois fois

Rendent inapte pour la vie

À exercer de bons emplois.

62

Sur son balcon rêve un hautbois

D’un concerto à grand orchestre.

Des cris, des cors et des abois

La meute alors le défenestre.

Montre-moi le chemin pédestre

De l’orignal qui fuit vers l’eau!

Pour que son bois soit plus sylvestre,

Fais-le feuiller comme un bouleau!

63

Je n’ai pour note de philo

Que cent pustules printanières

Et pour couronne le halo

Sacrificiel de tes lumières.

Quand dans ma bouche les rivières

Grondent sous le premier soleil,

Comment parer le jet des pierres

Des gens qu’on tire du sommeil?

64

Entends le chant de mon réveil

Que mordent les signaux d’alarme!

Vois s’avarier tout appareil

Sous mon regard trop plein de charme.

Le feu d’amour qui me désarme

Rend soupçonneux les fiers-à-bras.

Je me déchausse comme un Carme

Pour passer l’onde où tu voudras.

65

Vois orbiter les papiers gras

Autour de moi comme des mouches!

Sens combien sentent mes beaux draps

Depuis le temps que tu me touches.

Tous les regards passent pour louches

Dès qu’ils déversent la clarté.

Dis-moi le pont où tu nous couches

Qui mène vers l’autre cité.

66

Flatte-moi comme un invité

À un festin beaucoup plus rare

Que le destin de l’excité

Qui file vers l’aérogare.

Trop ont cru bon rompre l’amarre

Depuis le toit du château-fort,

Mais l’éternelle mer d’Icare

Est rouge de leur male mort.

67

Fais-moi nager vers l’autre bord

Comme Dédale qui fit halte.

Empêche de chauffer trop fort

Ma tête que la vue exalte.

C’est quand sur les pavés l’asphalte

Fait du matin une autre nuit,

Que l’esprit, comme un preux de Malte,

Cherche la bête qui conduit.

68

Vois les anciens de soixante-huit

Qui roulent sur la rive droite,

Et le ringard que chacun fuit

Tant que sa tête n’est pas coite.

Ma bouquiniste, ouvre ta boîte

Sur le quai des Grands Augustins,

Où va la seule rue étroite

Pour fuir au loin ces deux destins.

69

Oh plus terrible des festins,

J’ai dévoré ton petit livre.

J’en ai très mal aux intestins

Mais j’ai senti ma voix revivre.

Mais puisqu’il me faut bien survivre

Aux oiseaux rauques irrités,

Fais que je nage dans l’eau ivre

Qui tient à part les deux cités.

70

Montre aux valets tout excités

Par le haut rang de leur embauche

Les trucs des maîtres imités

Trahir avant la rive gauche.

Montre le trait qui toujours fauche

Les purs qui veulent rester rois.

Ne permets pas que je chevauche

Le jet privé des bons emplois.


SYDNEY BECHET

71

Maîtriser tes cent-une lois

De faute en faute d’orthographe

Pour ne chanter rien qu’une fois

Ta rondeur dont le Blanc s’esclaffe.

Le jazz du temps du phonographe

Qui fleurait bon Sydney Bechet,

Cette musique de carafe

Que dans les bals on débouchait.

72

L’amour qui comme un coup d’archet

Fait résonner comme une corde

Et exploser comme un pichet

Le corps dont tout le jus déborde.

Comprends la hâte que me morde,

À l’ouverture des rideaux,

Ton grand orchestre où je raccorde

La danse de mes pieds lourdauds

73

Avant de mettre sur mon dos

L’appellation que tu contrôles,

Élève-moi comme un Bordeaux

Dans la plus noble de tes geôles.

À la promesse des beaux rôles

Qu’on dit la fleur de tes travaux,

Unis la graisse et les épaules

Qui sont le fort de tes chevaux

74

Je sais combien les noirs caveaux

Qu’on croit les trous de la débauche

Protègent les talents nouveaux

Qui vont gravir la rive gauche.

Ne crains donc plus que je chevauche

Le porte-voix des cœurs aigris

Pour survoler la zone où fauche

Quiconque un seul trait de mépris.

75

Avec les chiens, les cors, les cris

Ne permets pas que je discute.

Le porte-plume que j’ai pris

Est bien plutôt un parachute.

Fais que de l’arme que j’affûte

Pour traverser les océans,

Le feu interne me transmute

En danseur noir aux bras béants.

76

À quoi bon jouer les bienséants

S’il faut tomber en Lousiane?

Veille qu’alors New Orléans

Étende son filet de liane.

Fais aboutir le fil d’Ariane

Que tu promets au nègre blanc

Chez cette noire Rosiane

Au sein où puise mon élan.

77

Dis-lui la suite de mon plan

Ou laisse-moi en sa nacelle,

Car je ne suis qu’un éperlan

Qui bouge au bout de ta ficelle.

Seul peut piquer à tire d’aile

Dans l’œil du monstre au Canada

L’insecte prêt à perdre l’aile

Pour la beauté qui l’obséda.

78

Seul peut échapper au sida

Dont la peur de mourir nous gouge

Qui sait descendre de dada

Pour traverser le fleuve rouge.

Seul peut passer la zone rouge

Sous la tutelle d’un vautour

Qui sait attendre au fond d’un bouge

Sans autre espoir qu’un bel amour.

79

Seul peut gravir la haute tour

Que coiffe ta chambre nuptiale

Pour allumer à ton amour

Le feu de l’explosion mondiale,

Qui pour graver la loi cordiale

De Notre Dame de Harlem

Saura braver la foi martiale

De Rome et de Jérusalem.

80

Seul peut grimper dans le totem

Du monde entier qui se rassemble

Qui perd son prix de math élem.

Pour un amour qui te ressemble.

Fais que la rive droite tremble

Quand reviendra mon ricochet,

Mais que d’abord ma bombe semble

Surboum avec Sydney Bechet.


ÉDITH PIAF

81

Quand je suis pris pour un déchet,

Fusionne-moi à ton atome

Qu’on scelle du plus gros cachet

Et qu’on enferme sous un dôme :

Le disque d’or de Piaf la môme,

Rayon de son dernier couchant,

Lustre de pur cristal de baume

Éclaté sous son propre chant.

82

Quand le théâtre du marchand

Est seul à faire de l’embauche,

Comment savoir être alléchant

En gravissant la rive gauche?

Passé le fleuve de la fauche

Sur l’autre bord que tu promets,

Dis quelle mule je chevauche

Pour en atteindre les sommets.

83

Beaucoup prétendent que jamais

N’a existé sauf pour la blague

Le Saint-Germain qu’enfant j’aimais

Dans les chansons de vieille vague.

Seule une route qui zigzague

Monte une côte de granit.

Seul un amour fait sous ta bague

Monte et descend jusqu’au zénith.

84

Laisse venir jusqu’au grand hit

L’humble missile de croisière.

Laisse-lui faire comme Édith

Sauter le monde à sa manière.

Bien ne révèle fin dernière

Que l’effeuilleuse des caveaux.

On vogue au vent de la lumière

Comme un voilier des caniveaux.

85

Quand s’entrégorgent les cerveaux

Dans la cité qui les emploie,

Seul connaît l’air des chants nouveaux

Le vagabond de l’autre voie.

Seule une barque qui louvoie

Peut naviguer contre le vent.

Seule une bombe qui s’envoie

Peut espérer changer le vent.

86

À quoi bon être un grand savant

Si seul l’emploie un adversaire

Plus riche et plus puissant qu’avant?

Faut-il entrer en monastère?

Faut-il donc faire un grand mystère

De toute prise de recul?

Cette prière est ton clystère

 Pour nous laver de tout calcul.

87

Contre les forces du cumul

Toute tactique est inutile.

Seul qui sait bien agir en nul

Peut espérer frapper le mille.

À qui sait passer pour débile

Rien ne sera longtemps secret.

Ce que l’on croit effet de style

Parle d’un fait bien plus concret.

88

Trop taraudé par le portrait

De ton corps noir aimé en songe,

J’ai présenté tout son attrait

À l’eau céleste qui m’éponge.

Depuis pour peu que je m’allonge,

Je n’ai plus pour film d’évasion,

Que mon propre être que je plonge

Dans l’encre de ta décision.

89

L’arme absolue est la fusion

De l’art de mordre dans la pomme

Et de l’horreur de la vision

Qu’on croit à tort venir de Rome.

Je sais ton bon plaisir la somme

Résultant de tes sept douleurs,

Ainsi que ton corps beau consomme

Le spectre entier des sept couleurs.

90

Seule la peur de nos chaleurs

Fait que la sauce de tomate

Que télévisent les voleurs

N’est pas encor plus écarlate.

Le chanteur blanc que chocolate

Le noir de son secret penchant

Est-il la bombe qui éclate

Dont la sirène est le plain-chant?


DALLAS

91

Quand on a l’œil bien trop touchant

Au dire de tout psychologue,

D’où viendra le regard tranchant

Qui vous mettra au catalogue?

Argent, violence, sexe et drogue

Quadruple rendez-vous des as,

Coup de poker le plus en vogue

À la fortune de Dallas!

92

Quand de paillettes et de strass

Éclaire un disque qui tempête,

Fais que je brille comme un schlass

Dans les ténèbres de la fête!

Le labyrinthe où je m’entête

En marge des jeux vidéo

Fera-t-il voir un soir la bête

Dont la voix gronde en stéréo?

93

Mets en musique le fléau

Dont je veux battre l’Amérique!

J’y veux rugir comme Léo

Sur ton orchestre symphonique.

Sur le billard électronique

Je veux tomber comme un gros chien!

Tais la critique sardonique

Car Édith Piaf le fit très bien.

94

Faut-il jusqu’au désert indien

Tourner les gorges du dédale,

Brute et truand ne peuvent rien

Si ma trajectoire est spirale.

Fais-moi fouler comme un Vandale

Les pages du Reader’s Digest.

Loges-y moi comme une balle

N’aura jamais sifflé dans l’Ouest.

95

Fais-moi ramper de test en test.

Il faut souffrir pour être belle.

Montre-moi quoi lâcher pour lest

Avant chaque ascension nouvelle.

Pour louvoyer en ta nacelle

Au vent solaire du zénith,

Il n’est méthode autre que celle

Dont se servit toujours Édith.

96

Quand le barrage est de granit,

C’est sous son propre écho qu’il craque.

Pour galoper de hit en hit,

Il faut nager de flaque en flaque.

Il faut braver de claque en claque

La clientèle des bistros,

Bien lui montrer qu’on est fou braque

De lui produire un cœur si gros.

97

À force de montrer des crocs

Le mépris tourne au pur délire.

Ainsi les Marylin Monroe

De leur exil font un empire.

Le grand public qu’un tendre attire

Ne cherche en son for intérieur

Qu’un pauvre type de qui rire

Pour se sentir moins inférieur.

98

Qui trop pérore en grand seigneur,

Du trône ne voit pas la chaîne.

Qui veut toujours être meilleur

Doit redescendre dans l’arène.

Comme la pousse d’une graine

Monte en spirale vers le jour,

Le pion promu au rang de reine

Doit jouer deux rôles tour à tour.

99

On fait des crises dans sa cour

Fou noir ou blanc montré en foire.

On chante un grand hymne à l’amour,

Tour d’obsidienne ou bien d’ivoire.

On prend le risque du déboire

D’une sorcière de Salem.

On met en disque son grimoire

Dans une boîte de Harlem.

100

Je veux grimper dans le totem

Qui tient le monde sous son prône.

Je ne veux pas de requiem

Comme on en fit à Louise Beaulne.

Comme la valse d’un cyclône

Sur une plaine du Texas,

Mon appel à toute la faune

Interrompra jusqu’à Dallas.


LE PRÉSIDENT

101

Le fameux la de la Callas

Ou de quelque autre cantatrice

Pour entonner un long « hélas »

Quand pète le feu d’artifice.

Le défilé sous l’édifice

Où un tireur se recueillit

Pour consommer le sacrifice

Dont tout Dallas s’enorgueillit.

102

Les coups de feu dont tressaillit

L’homme qui crut changer le monde.

Le feuilleton qui envahit

De longueur d’onde en longueur d’onde.

La messe dont le vin débonde

Et qu’on célèbre le mardi.

La griffe de la bête immonde

Qui convoqua John Kennedy.

103

Le vol du président hardi

Sentant sa mort prochaine sûre.

Les traits de l’astre du midi

Chauffant ses ailes de voiture.

Le paradis sous la toiture

D’où un vieux dieu vengeur tira

Trois coups d’envoi pour l’ouverture

D’un très ancien soap-opéra

104

L’adolescent qui espéra

Les grands succès des astronautes.

Le faux ciel bleu que perfora

Un tir venu des loges hautes.

Les gestes faux pris pour des fautes

Et qui s’inscrivent dans un plan.

La caméra qui fit des sautes

Pour ne pas dire carré blanc.

105

Le président pris d’un élan

Comme un grand aigle vers un phare.

Sa chute comme un lourd bilan

Qui rend le monde plus avare.

Le fleuve rouge qui sépare

Dallas des rives de Fort Worth

La mer qui but le sang d’Icare

And flows through all history and earth

106

L’homme qui tombe de son surf

Pour avoir cru mener la vague.

Le pion qui mord l’herbe du turf

Dès qu’il ne court plus pour la blague.

L’apprenti chef d’état qui drague

La fille d’un riche bêta

Et croit pouvoir casser la bague

Sitôt en selle sur l’état.

107

Le cavalier qui emprunta

La route qu’un mirage a feinte.

L’azur brûlant où miroita

Un plan pour fuir le Labyrinthe.

L’exemple qui m’emplit de crainte

Quand s’ouvre un trop beau raccourci.

Ma main qui reste sur la plinthe

Où court le fil qui sort d’ici.

108

Des mois de marche même si

C’est pour toucher le mur d’en face :

La seule marche qui ainsi

Sort de la plus obscure place.

Le plan qu’on croit de la terrasse

Voir d’un coup d’œil et suivre après.

La bien plus grande et rare audace

D’y voir un autre piège exprès.

109

Mes pas perdus et mes regrets

D’avoir rêvé de présidence.

Les vrais grands maîtres très secrets

Tenant le monde en leur mouvance.

Le mur de leur si lourd silence

D’où tombent tant de coups de feu.

Le pion qui aussitôt s’avance

Pour s’emparer du bel aveu.

110

Le meurtre qui répond au vœu

Du cadre où le western s’achève.

Le lourd téléroman vieux-jeu

Dont le décor tout-à-coup crève.

Les fleurs au front du bon élève

Que par mégarde l’on cueillit.

L’enterrement de son beau rêve

Dont l’opéra s’enorgueillit.


LE TOMBEAU DE KENNEDY

111

Les ballerines de Neuilly

Qui mettent bas leur collerettes

Pour l’uniforme de treillis

De leurs nouvelles opérettes.

Mon irrespect aux majorettes

Qu’on voit passer chaque mardi

Mettre leur flamme aux cigarettes

Des assassins de Kennedy.

112

Ce feuilleton trop bien ourdi

Dont l’effeuilleuse pas peu sale

Fait à mon cœur abasourdi

Le plus affreux cours de morale.

La preuve que hors du dédale

Il n’est aucun pont aérien.

La preuve que le monde avale.

Et que je n’entérine en rien.

113

Le grand projet prolétarien

Ayant tourné au mauvais rêve,

On enseigne à chaque terrien

De renoncer à toute grève.

À voir sur les écrans que crève.

Tour à tour chaque plan de vol,

On croit, pour être bon élève,

L’homme à jamais cloué au sol.

114

Délivre-moi de cet alcool

Qui se déverse dans ma tête.

Enivre-moi du propergol

Qu’il faut pour fondre sur la bête.

Ne permets plus que je m’arrête

Quand elle montre sa prison.

Fais que sans trêve je m’entête

Envers et contre sa raison.

115

Quand notre espoir est hors saison

Mets bas les casques de l’écoute.

Conduis jusqu’à ta pâmoison

La gravelure de ma route.

Ne permets plus que me chouchoute

Le jazz blasé de la high class

Joué partout sur l’autoroute

Menant le monde vers Dallas.

116

Chasse des pages de l’atlas

Les deux de pique qu’on adule.

Apprends-moi à produire en as

Mon numéro si minuscule.

C’est quand sans force on éjacule

En tout dernier son bel atout

Que l’ennemi reste incrédule

Jusqu’à ce qu’il ait perdu tout.

117

La bête humaine dit partout

Le labyrinthe sans issue.

Ne prouve-t-il alors surtout

L’avoir que trop bien aperçue?

Mène ma hâte qu’on déçue

Les pièges du chemin des airs

Au bout du fil dont est tissue

Cette guirlande de vieux vers.

118

Fais voir le fil dans les déserts

Que je traverse entre les strophes

Et à l’endroit, et à l’envers,

Sur mon métier que tu étoffes.

Je tisse pour les philosophes

En proie au mauvais rêve aryen,

Le drapeau noir des catastrophes

Au profit de ceux qui n’ont rien.

119

Remets l’espoir prolétarien,

Qu’on pense mort dans un camp russe,

Sur fond d’orchestre wagnérien

Ne marchant plus au pas de Prusse.

Lave l’argent qui tant nous suce

À ta tornade comme Ajax.

Ma peau de blanc n’est qu’un prépuce

À exciser d’un coup de sax.

120

De mon coccyx à mon thorax

Mon corps n’est qu’un Pershing qui bande

De crainte que de fax en fax

La bête immonde ne s’étende.

Donne un parfum fleur de lavande

À la sueur de mon body.

Va déposer cette guirlande

Sur le tombeau de Kennedy

JACQUELINE

121

Les charmes de la First Lady

Que son faux deuil mit en vitrine

Et en attente d’un bandit

Prêt à en faire sa tzarine.

Le riche hymen de Jacqueline

Sitôt en terre le cercueil.

Le vieux pays que sa marine

Maintient toujours dans son orgueil.

122

Quand les couplets de ce recueil

Feront comprendre ta caresse,

N’y verra-t-on que mon fauteuil

Qui trop invite à la paresse?

N’entendra-t-on que la détresse

D’un schizophrène en son studio

Quand la prière que je tresse

Paraîtra sur cassette audio?

123

J’entends déjà le rire idiot

Des grands piliers de discothèque.

J’entends les gens de la radio

Réclamer qu’on coupe mon chèque.

À une féministe grecque

On veut prêter tous les secours,

Non au rat de bibliothèque

Dressant l’histoire des amours.

124

Vois chacun prendre les détours

Du labyrinthe de fortune

À la recherche des atours

Qu’il croit devoir à sa chacune.

Serait-ce demander la lune

Que de vouloir faire à l’envers

L’amour qu’on fait d’une tribune,

Le plus totalement pervers?

125

Fais que les lettres de ces vers

Sur les photos de magazine

Marquent au noir les corps couverts

De crèmes et de zibeline.

Préviens le gars qui les câline,

Le doigt bagué d’un nom sonnant

Qu’il offre à une Jacqueline

Demain offerte à plus donnant.

126

Je crus te plaire en ruminant

Un long voyage comme Ulysse,

Mais tu m’as jusqu’à maintenant

Tenu derrière la coulisse.

En ce métier de haute lisse

Dont seul je sais encor les lois,

Garde des yeux de la police

La trame des futurs exploits.

127

La foi n’a pas d’autres emplois

Quand le bourgeois est interlope

Qu’un mot du juste un peu gaulois

Ou une image un peu salope.

Je n’ai pas su courir l’Europe

Et revenir en grand héros.

Je crois l’emploi de Pénélope

Valoir ton cœur en moins d’accrocs.

128

Dans le décor des faux bistros

Je vais attendre ton étreinte

Dont j’ai rêvé dans les métros

Sans pouvoir fuir le Labyrinthe.

Quand le récit de ma complainte

Paraît trop faible ou trop subtil,

Fais qu’au courant dessous la plinthe

Je reconnecte alors mon fil.

129

Me laissas-tu assez de fil

Pour le long texte que je trame

Et de courant pour le long Nil

Où va comme un couffin qui brame?

Je t’enverrai un télégramme

Plutôt que de pousser des cris.

Je ne ferai pas d’autre drame

Avant celui que je t’écris.

130

Quand dans l’ornière l’on est pris

À rien ne sert qu’on accélère.

Un plan de trame est entrepris,

Mais reste le détail à faire

Et à défaire et puis refaire,

Tel Pénélope en son fauteuil,

Sans sursauter sous la colère

Ni m’endormir sur trop d’orgueil.


LES GREDINS

131

De Kennedy on est en deuil

Pour une mort sous pare-brise

Sans voir de quel affreux recueil

Elle était la première prise.

La boîte de Monsieur Surprise,

Polichinelle et baladins.

Mon émission qu’ils ont remise

Pour faire place à ces gredins.

132

C’était le temps où les dédains

D’un archevêque matamore

Arrêtaient mieux que des gourdins

La moindre danse de folklore.

Chaque fois qu’on sentait éclore

La joie à l’ombre d’un flonflon,

Au mot pieux d’une pécore

On dégageait le grand salon.

133

Tendre l’oreille à un violon

C’était donner la main au diable.

Nous qui l’avons sous le pilon

Trouvons cela bien peu croyable.

L’air extérieur trop agréable

Fit aux curés craindre un fiasco,

Briser le mur imperméable,

Mais l’air de se mettre au disco.

134

Il souffle un âpre sirocco.

Ne sens-tu pas venir l’orage?

Plutôt un simple avant-écho

De l’album où te rendre hommage.

Entends ma voix, première plage,

Qui va contrant vagues et vents :

Un autre et pire moyen-âge

Dont sonnent tous les olifants.

135

De disque en disque triomphants,

Les staccato des mitrailleuses

Ont dorloté tous les enfants

Accompagné leurs voix brailleuses.

Hors de leurs lampes merveilleuses

S’échappent des cris de corbeau

Perchant leurs âmes orgueilleuses

En haut du plus grand escabeau.

136

Hit après hit j’avais eu beau

Fourgonner dans leur discothèque,

La mettre à sac comme un tombeau,

Comme un cadavre qu’on dissèque,

Comme une horreur néo-aztèque

Construite de bric et de broc,

Comme une crypte qui défèque

Bingos et voix de vote en bloc,

137

Tout résonnait du même air Rock,

Où à l’envers sous sa morsure,

Gracieuseté de Tavistock,

La bête a mis sa signature.

Tout ne semblait que la peinture

Et la chanson du désespoir,

Or ce n’était que l’ouverture

Du premier acte du Grand Soir.

138

Mettre la clef j’ai beau vouloir,

Les enfants veulent tout entendre,

Y compris même l’Album Noir

Au lourd coffret de palissandre.

J’avais cru bon le lui défendre,

Sachant la force d’un mantra,

Mais il menace de se pendre

Sous la pression des libéra.

139

Je me suis dit « bien, on verra! »

J’entends alors un chant d’église,

En vérité un opéra

Antiphonique de Venise.

« Que chaque voix chante à sa guise

L’aria de l’aggiornamento! »

Mais pour chanter sur la Tamise,

Il faut rire du monde in petto.

140

Examinant le libretto

Je lis à la dernière page

Que la puissance du canto

Est d’invoquer le moyen-âge.

Je veux d’abord hurler ma rage

Faire la peau à ces gredins,

Mais c’est moi-même qu’on engage

Premier acteur côté jardins.


LA POLITIQUE

141

Là j’entends dire les mondains

Que Kennedy fut sympathique.

Je sous-entends leurs grands dédains

Pour son dernier sursaut éthique.

Mon premier cours de politique

En douze jours de longs ennuis.

Le lourd métrage méphitique

Qui n’a fait qu’épaissir depuis.

142

Un à un meurent mes appuis.

Seule la noire sœur me couche.

Voici sa chambre où j’introduis

Mon être ainsi qu’une cartouche.

Au bouton rouge que je touche,

Pressé tel un furieux motard,

Un ange met sa trompe en bouche

Vu le calibre du pétard.

143

Je réagis, c’est bien trop tard :

Une fois avalés les disques

Par l’appareil c’est le départ

À vos périls et à vos risques.

Il tourne plus de tourne-disques

Que sous les disques des Beatles.

Il flashe au ciel plus d’astérisques

Qu’au dais des restaurants Nickels.

144

« C’est le Grand Soir! », ricane Engels.

Moteur hors bord à leurs gondoles

Accourt le chœur des Hell’s Angels

Au crépuscule des idoles.

Les professeurs de nos écoles

Passent en classe des chandous

Et investissent leurs oboles

Dans la mallette des sadhous.

145

Sur un air de Michel Sardou

Paris s’enfuit à Port-au-Prince.

À la faveur du temps trop doux

Québec renonce à sa province.

La dent d’un monstre alors y grince

Dans le silence boréal.

Par une marge pas peu mince

Un peuple mort s’en dit féal.

146

Du haut des tours de Montréal

Se précipite l’avalanche

Des suicidés de floréal

Sur les docteurs qui font la manche.

Le joueur d’orgue sous la branche

N’accepte plus de dons qu’en mark.

Les promeneuses du dimanche

Au pas défilent devant l’arc.

147

Le lion ailé dit de Saint-Marc

Décampe de son acrotère,

Descend la rampe jusqu’au parc,

Et croque son propriétaire.

Les disques tournent sur la terre,

Dans leurs sillons les grands vaisseaux.

Quand on voudrait les faire taire,

La terre fait des soubresauts.

148

Les cheveux tombent des verseaux

Et de l’empire qu’ils augurent.

Les rêves tombent en morceaux

Quand plus d’argent ils ne procurent.

Les chefs du peuple qui le furent

Font interner leurs vieux serments.

Mais le Grand soir auquel ils crurent

Se passera de boniments.

149

En grève tous les parlements,

En berne toutes les cravates,

En pièces tous les monuments,

En sable toutes les Euphrates,

La lune aux teintes écarlates,

Le ciel rempli d’astres filants,

Sortent de mer les Grands Pirates

Dont le pouvoir a six mille ans.

150

La danse des engins volants

Prouve la force de leur âge.

Les rois leur laissent leurs bilans,

Les prêtres vont leur rendre hommage,

Voyant des dieux à leur image

Dans les gredins que je poursuis.

L’album a fait un beau dommage.

On veut l’auteur, et je le suis.


LA TRAGÉDIE

151

Je fais pour nous sortir du puits.

Des plans de remontée hardie,

Mais ils sont un à un réduits

Aux signes d’une maladie.

Mon premier cours de tragédie

Télévisé en mon Québec.

Le fleuve noir que j’étudie

Faute d’avoir appris le grec.

152

Permets que je passe à pied sec

Le val avant que ne l’arrose

L’eau vive qui ne pleut qu’avec

Les pleurs qu’exprès cet album cause.

Fais que ma ville un jour soit chose

De leçon d’art et de géo.

Enclenche donc après la pause

La suite de mon vidéo :

153

Herr Kissinger voix stéréo

Fait une ultime entrée en scène :

« Qualis artifex pereo! »

Se sachant homme il meurt de peine.

Arrive alors un capitaine

Face au silence général.

Il clame que sa bande est reine

D’un grand domaine sidéral.

154

Je dis à ce fier amiral

Qu’il a tout d’un terrien adulte.

Le corps d’un seul gros animal

Forme la foule à cette insulte :

Dans quelque espoir de rendre un culte

Aux dieux sortis des océans,

On veut que je me catapulte

Du haut d’un des buildings géants.

155

Sous les crachats des bienséants

Dont la télévision m’arrose,

Je monte en chantant des péans

Prometteurs de l’aurore rose.

La masse critique ma pose

De pitre qui joue au héros,

Et veut ma tête qui explose

En frappant le terrain zéro.

156

Aux joueurs du jeu manque un tarot.

La table tournante se bloque.

Et le juke-box dans le bistro

Rend un dernier râle amerloque.

La bête énorme et ventriloque

Pour mordre sort de la disco,

Mais la lumière qui la choque

S’en moque ainsi que d’un gecko.

157

Tout tourne-disque sous l’écho

D’un certain disque se détraque.

Tout mur ainsi qu’à Jéricho

Au son de sa trompette craque.

Tant que le monde trime ou vaque

À quelque sordide intérêt,

Reste couvert le ciel opaque

Où les dieux règnent en secret.

158

Vienne un héros tragique prêt

À prendre un coup de leur tonnerre,

L’éclair qui trop éclairerait

Les force à moins frapper la terre.

Le temps qu’il faut pour qu’on enterre

Le beau spectacle de sa mort,

Et qu’à nouveau misère et guerre

Nous fassent taire à moindre effort.

159

Notre bifteck est dit à tort

De la sueur cristallisée;

C’est le prix du rire en accord

Devant la chair martyrisée.

Seuls mes hauts cris sous la risée

Hausseront l’offre de nos boss,

Non la carrière proposée

Contre ma voix comme un bout d’os.

160

Le vin de l’Île de Samos

Est bien le sang que nous dédie

L’Île jumelle de Patmos

Où vont les êtres qu’on radie.

Mais de ce feu que je mendie

À Marinette Le-Pied-Sec,

Faisons d’abord un incendie

Qui brille mieux qu’un soleil grec.


NOTRE PRINTEMPS

161

La sève qui me vient au bec

Quand mon ciel noir d’un coup s’éclaire.

La plume qui me reste avec

S’il ne s’agit que de trop plaire.

Les lauriers de l’ennui scolaire

Que je cueillais adolescent.

Mon amertume et ma colère

De m’être cru intéressant.

162

Le tableau noir si agaçant

Parmi les jouets de mon tendre âge.

Le bulletin me menaçant

Des affres de l’apprentissage.

Le clair constat de ce message

Après l’échec de soixante-huit.

La peine de mon cœur trop sage

Aux livres désormais réduit.

163

L’amour en friche qui produit

La graine du génie en herbe.

Le château-fort que j’ai construit

Dans le grand style de Malherbe.

La fleur tardive de mon verbe,

Promesse d’un emploi de roi.

L’été avant ce temps acerbe

Où l’instruction ne fait plus foi.

164

Mon cœur en graine et en émoi

Contre le monde et son coup sale,

Et ajoutant « bienfait! » pour moi

Et ma sagesse si vénale

Le « tiens! » que cherche la cigale

Contre lequel me fut promis

Le « tu l’auras » de la morale

Dont nous méprisent les fourmis.

165

Les professeurs par moi vomis

Du temps de ma paresse pure.

Le beau torchon que je remis

En classe de littérature.

Le sujet : « Faites la peinture

D’un paysage de printemps! »

Cet autre essai que je procure

Même si c’est passé le temps :

166

« N’attendez pas les bois où gloussent les étangs

Sous les froufrous du ciel où vole un hirondelle.

N’attendez pas la croûte de bleu-verts pétants

Dont les peintres abstrus refont leur escarcelle.

Je suis d’une contrée où la musique gèle

Quand l’hiver maintes fois revient sur sa coda,

Comme pour retarder l’horreur qui se révèle :

Le printemps réservé au pauvre Canada.

167

Sous le soleil trois fois la sève déborda

Et mille ruisselets chantèrent renaissance,

Mais après chaque fois le vent se raccorda

À la source nordique qui fait sa puissance.

Sous la neige éternelle la ville se pense,

Mais le vieil habitant du Saguenay profond

Sait que l’hiver trois fois s’en va et recommence

Et qu’à la quatrième pour de bon tout fond.

168

Le peuple n’y croit plus quand craque le plafond

Sous un coup de chaleur plus fort qu’en Barbarie.

Hélas sous les manteaux tout blancs qui se défont,

C’est comme un vieux frigo plein de viande pourrie.

C’est comme l’inventaire d’une porcherie

Où six mois sans vidange ont fait les animaux,

Où six mois en secret les gars de la voirie

Ont déchargé l’ordure des bourgeois normaux.

169

L’air de la métropole et des lointains hameaux

Inspire le suicide et les humeurs infectes.

Il n’est aucun refuge à l’ombre des rameaux

Dont les bourgeons font naître un défilé d’insectes.

C’est le temps des dégâts si chers aux architectes

Qu’appellent au secours les glissantes maisons.

C’est le temps des états qui pressent les collectes

Des impôts impayés des trois autres saisons.

170

Un coup de foudre ébranle les quatre horizons :

Le barrage a cédé aux glaces en débâcle.

Les policiers montés vident jusqu’aux prisons.

Il n’est rien dans le val que le courant ne racle.

Comme un fleuve gelé suit son cours un oracle

Rien ne sert ni la peur ni l’espoir trop pressant.

Oh non notre printemps n’est pas un beau spectacle,

Mais que vaut la beauté sans souffle caressant?


CORNEILLE

171

Pourquoi donc quand je vais passant

Et que d’un rien je m’émerveille,

Faut-il que de son oeil blessant

La ville entière me surveille?

Les faux problèmes que Corneille

Mit dans la tête des héros

Qu’en un lycée on ensommeille,

Et puis qu’on nimbe de zéros.

172

Les beaux atouts sous les bureaux

Que je jetais enfant prodigue.

Ma main si forte de carreaux

Contre le cœur qu’avait Rodrigue.

Mon rire qui faisait la figue,

Pendant le jet secret d’un as,

À ce western de vile intrigue

Tragique ainsi que l’est Dallas.

173

Le prétendant à la high-class

Qui sacrifia l’amour au crime.

L’amour sordide qui hélas

L’aimait toujours d’amour de frime.

Faut-il courir droit vers l’abîme

À la poursuite d’une peau,

Ou bien la pendre d’une cime

Pour qu’y triomphe son drapeau?

174

Moi je ne risquerais ma peau

Ni pour la peau ni la bravade :

La vanité a un drapeau

Enfin pendu au mât du stade.

Faut-il laisser l’amour en rade

Pour te quérir sur les sommets,

Ou bien trahir un camarade

Pour un amour que tu promets?

175

Dans mes devoirs je m’alarmais

Face à un choix si ridicule,

Mais c’est exprès que je remets

Le blanc zéro de ton infule.

Si le désir s’accroît quand l’effet se recule,

C’est de meurtres à froid et de viols qu’il s’accroît,

Quand recule l’effet de l’amour qu’il oscule,

Ô héros cornélien que tragédien l’on croit.

176

Loin de cette cité où s’achète le droit

De survivre à la faim par la mort de tristesse,

Guide-moi sans retour par le chemin étroit

Jusqu’à l’eau de lessive où sans regret je laisse

Et toute forme de promesse

De vaincre avant d’avoir vécu,

Et tout alliance charmeresse

Qu’offre au vainqueur plus d’un vaincu.

177

Qui vainc avant d’avoir vécu

Et eu la main d’une barbare,

Est presque sûr d’être cocu

Sitôt en chute comme Icare.

Tombe le mur qui nous sépare,

Et la victoire de l’amour.

C’est l’amour même qui prépare

La catastrophe du grand jour.

178

Ah, que le soir du grand amour

Ne fasse qu’un avec le terme

Du plan que Rosa Luxembourg

Vit comme rose encore en germe.

Ah que ma graine éclate et ferme

Le faux débat sans solution,

Quand frémira mon épiderme

Au feu de ta révolution.

179

Dans le brouillard de pollution

Qui se prétend pédagogique,

Unir ton corps à ma mission

Promet le seul effet magique.

Voilà le seul vrai choix tragique :

Nouer le plus impossible lien.

Dénouer n’est choix que stratégique

Pour le héros dit cornélien.

180

L’art du grand siècle ne fit rien

De bien génial pour notre langue,

Car seul un cri dinosaurien

Pouvait s’entendre sous sa gangue.

Chantons la sève d’une mangue

Qui se déverse sous les crocs,

Et le voilier qui vogue et tangue

Contre le vent des vrais haros.


RACINE

181

Chantons l’honneur du cœur trop gros

Qui à bien étudier s’échine

Et que derrière les barreaux

On admettra en médecine.

La peccadille que Racine

Crut bon vêtir de hauts remords.

Le dénouement que je machine

Pour fracasser tous les records.

182

Laisse crier mille sabords

Dont n’eût jamais rêvé Thésée.

Laisse venir jusqu’à tes bords

Ton écriture malaisée.

Ne laisse pas dans un musée

Cette demande sans emploi

Où je te dis que ma fusée

Est prête à éclater en toi.

183

Fais que le monde reste coi

Quand cette lettre va paraître.

Ne sous-estime pas ma foi

En notre étoile à faire naître.

Hélas peu veulent reconnaître

Le bien-fondé de la douceur

Du soir qui brille à la fenêtre

Ouverte à toi ô âme-sœur.

184

Rien ne pourra plus le censeur

Ni son virus qui nous empeste

Quand ma missive au ton noceur

Me reviendra chanson de geste.

Fais orchestrer en manifeste

Notre accord de résolution.

Unissons par un bel inceste

L’amour et la révolution.

185

Donne à mon vœu de relation

Le but le plus inaccessible,

À mon missile en érection

L’ordre du monde entier pour cible.

Du texte même de la Bible

Rien ne pourra plus le verrou

Quand mon rosâtre submersible

Ressortira tout noir du trou.

186

Mon mot peut-il lever l’écrou

De la prison qui nous sépare,

Et le rideau dont le froufrou

Parle du jeu qui se prépare?

Le ciel qui fit tomber Icare

Me proposa son raccourci,

Mais, puisque tu m’as crié gare,

J’écris la lettre que voici.

187

Car à quoi bon s’aimer ainsi

Derrière le rideau opaque?

Un grand amour n’est réussi

Que s’il fait face à une claque.

Non je n’ai pas un cœur qui craque

Et par erreur mène aux arrêts.

Pour que s’expose la matraque

Cette passion s’écrit exprès.

188

Mes numéros sont presque prêts :

J’attends que tu nous déshabilles.

J’ai tant et tant couru après

Une âme dans ce jeu de quilles.

L’auteur qui n’ouvre pas les grilles

De la prison du vrai terrien

S’accusera de peccadilles

Dans un palais trop aérien.

189

L’art du grand siècle ne fit rien

De bien génial pour notre langue,

Car seul le cri prolétarien

Plus tard en a brisé la gangue.

Rends le tragique à cette langue

Dont le sommet ne donne à voir

Que cette pièce où Phèdre tangue

Et meurt au nom d’un faux devoir.

190

Comment dans tout son plat ne voir

Un concerto pour gargarisme

Quand on prépare le Grand Soir

De la fin du somnambulisme.

Au clair du sombre cataclysme

Montre le vide de ses torts.

Seule sa foi au jansénisme

Méritait bien ses longs remords.


CONFESSION

191

Ma prose aux mots beaucoup trop forts

Que chacun veut que je réfrène

Et que je tourne en mauvais sorts

Au fil des perles que j’égrène.

Les bords paisibles de Trézène

Où Phèdre se donna la mort.

Ma confession de schizophrène

Qu’on y lira au bar du port.

192

Fais lire au monde ce rapport

Que je t’adresse ô Erzulie.

C’est à une autre que d’abord

Je crus bon dire ma folie.

Ma plume est bien trop mal polie

Pour dire plus que le début

Du dessein grave qui me lie

Plus que jamais au même but.

193

Ton mauvais sort mit au rebut

Mon exercice d’écriture.

Le monde, ayant un peu trop bu,

Prit le papier pour une ordure.

D’autres qui firent sa lecture

Jugèrent mon cerveau détruit.

J’ai cru que même la nature

Voulait en étouffer le bruit.

194

Je fus plus triste qu’un long fruit

Abandonné par la mévente

Et qui se tourne vers la nuit

Pour que le cueille la tourmente.

J’eus le désir de l’imminente

Caresse d’une autre âme-sœur

Dont j’avais cru pourtant la pente

Moins inclinée à ma douceur.

195

Mais là dans toute sa noirceur

J’allais lui dire ma pensée

En comptant sur l’effet berceur

D’une écriture cadencée.

Jour après jour une brassée

De deux ou trois quatrains d’espoir :

Au bout de la marche forcée,

Le ciel brûlait dans le Grand soir.

196

J’écrivais dans un ghetto noir

Quand à ce mot finit ma lettre.

C’était le point de mon devoir :

Dix pages prêtes à remettre.

Même un Castro n’oserait mettre

Une expression d’un tel aloi.

Qui donc au pied de cette lettre

Accepterait l’offre d’emploi?

197

À faire avec, selon la loi,

Un juif pour compagnon de route.

Quel ne fut pas mon grand émoi

Quand il survint pour mon écoute?

Par ma constante banqueroute

J’excite tous ses désaccords.

Mais de cette œuvre il n’a nul doute

Qu’elle fracasse les records.

198

Bien peu m’importent les grands torts

De sa vie intellectuelle :

Il a le plus beau des trésors

Pour m’épauler en ta ruelle.

Sa dynamite sexuelle

Ferait sauter le monde entier,

Et cette force est très cruelle

Quand elle cherche son métier.

199

Fais-moi entrer en ton mortier

Pour voler contre toute norme.

Fais-moi nommer Grand émeutier

Du monde que l’on désinforme.

Des fois qu’il taxerait d’énorme

Mon amoureuse prétention,

Dis-lui la due et bonne forme

Dont j’en ai eu confirmation.

200

J’ai dit le feu de ma passion

Encore à Jeanne la Lorraine.

Je lui fis cette confession

Dont elle dit « C’est pas la peine

D’écrire ainsi à perdre haleine

À qui déjà chante en accord » :

Ma confession de schizophrène

Qui pour ton sud perdrait le nord.


BRASILIA

201

Le mot venu à ton bon port

Dans ma bouteille de détresse,

Et dont peut-être le seul tort

Était son trop plein d’allégresse.

Les grands desseins de ma jeunesse :

Des plans pour d’autres Brasilia,

Où je dessine une négresse

En larmes sous les magnolias.

202

La marguerite qui me lia

De tel en tel plan de carrière,

Ton doigt cruel qui l’exfolia

Toutes les fois sauf la dernière.

Ma foi qui brille à la lumière

Parmi les souches tout autour

Des plans que fit ma tête fière

Mais qui dit oui à notre amour.

203

Mes plans étaient ceux d’une tour

Contre l’orage qui guerroie,

Mais c’est de l’astre du grand jour

Que vient l’éclair qui la foudroie.

Vois-en la ruine qui poudroie

Dans l’angle de mon vieux bureau!

Vois-y comme un cheval de Troie

Un dessin digne du tarot.

204

Quand je le fis j’étais faraud,

Fier de la note des adultes.

Fais-la changer pour un zéro.

Le talent mûr ne vaut qu’insultes.

Image est-il chère aux occultes

Ne nous faisant dormir debout?

Je crois pourtant que tu exultes

À ce présage de bon goût.

205

J’ai laissé couler à l’égout

La crème des jeunes années.

J’ai vécu comme un marabout

Quand les amours étaient données.

À cette époque où les mieux nées

Faisaient des trous dans leurs manteaux,

Pour d’irréelles dulcinées

Je dessinais de grands châteaux.

206

Pour les motifs ornementaux

J’usais mes yeux dans quelque archive.

Je recopiais des chapiteaux

Que l’apocalypse enjolive.

Dans la chapelle à flèche ogive

Viendrait ma mie en grand charroi

Et je l’y retiendrais captive

Comme une reine un puissant roi.

207

Nous coucherions sous un beffroi

Décoré d’ombres pétrifiées,

Laides à mettre en grand effroi

La foule aux ailes atrophiées.

Mes amours vertes sacrifiées

Ne l’étaient-elles sur l’autel

Des cathédrales fortifiées

Par la noirceur de mon pastel?

208

Car quand l’église ou le castel

Était construit sur mon épure,

Il me fallait le peindre tel

Qu’ensuite en ruine on le figure.

Je défonçais la voûte obscure

De mon chef d’œuvre sans pareil

Pour y laisser comme un augure

Couler la liane et le soleil.

209

Qui donc avait chu de sommeil

Dans ma superbe forteresse?

À qui le bris de l’appareil

Pouvait seul rendre l’allégresse?

Dans le logis de la prêtresse

De mon premier rêve d’amour

Me fit pleurer une négresse

À qui ne plaît que le grand jour.

210

Ignoble avait été ma cour

Mais quand ma foi serait correcte,

Rendez-vous sur une autre tour

Dont je ne suis pas l’architecte.

Dans mon fourbi quand je détecte

Un autre vieux cahier Gallia,

Je crois voir l’œuvre d’un insecte :

Des plans pour d’autres Brasilia.


LE CORBUSIER

211

Dans l’hôpital où on me lia

Pour mon humeur trop peu infecte,

J’entends des voix de qui rallia

L’Allemagne en sa triste secte.

Mon long désir d’être architecte

À l’égal de le Corbusier,

Ce nom qui plus ne me délecte

Et sonne creux dans mon gosier.

212

Délivre-moi de ce casier

Où j’ai voulu loger le monde.

Mon plan n’est plus qu’un obusier

Pour démolir tout à la ronde!

Dans ma cellule très profonde

Je cogne en vain contre le mur.

Que veux-tu que je lui réponde?

Mon nom y brille dans le dur.

213

Le seul tableau dont je sois sûr

Qu’il n’est pas de ma main de traître

Est le petit carré d’azur

Que j’aperçois par la fenêtre.

J’ai cru la faire disparaître

Pour satisfaire au goût du jour,

Mais je me suis dit que peut-être

Viendrait le goût d’un autre jour.

214

En voulant peindre ton amour,

J’ai cru entendre le message

D’un rendez-vous sur une tour

De Manhattan un soir de rage.

J’ai mis et mis la même plage

Du même disque à ressasser,

Imaginant le beau dommage

De mon record à tout casser.

215

J’ai cherché à me dépasser

Dans ton amour à perdre haleine,

Mais je me suis fait ramasser

Par le premier courant de haine.

J’ai cru que cette cantilène

Ferait pleurer comme un oignon :

Plus je me suis donné de peine

Plus j’ai ragé sous le guignon.

216

Ta grosse pomme est un trognon

Dont les pépins sont la promesse.

Ma route est un Pont d’Avignon

Où reste à faire une kermesse.

Qu’est-ce qui passe la détresse

Au pied du mur d’un gratte-ciel

Dont on traça dans sa jeunesse

Un plan semblable et démentiel?

217

Comment du monde artificiel

Avoir la grâce de me plaindre

Quand on a fait le logiciel

Du monstre que l’on n’a su craindre?

Il me reste plus qu’à peindre

La carte de mes sombres vœux

Car il n’est rien qui puisse éteindre

Cette rivière aux mille feux.

218

Cette prière aux mille aveux

Qui comme un long collier s’étale

Au nez des porcs rendus nerveux

À la lecture du scandale :

La jérémiade de Dédale

Qui cherche à prendre son élan

Du toit de la prison centrale

Dont il a bien tracé le plan.

219

L’homme qui pour un chèque en blanc

Fit le logis du Minotaure

Et qui en fait un lourd bilan

Dès que sa paye s’évapore.

Le jeune prêtre qui adore

L’idole du plus dur aloi.

Les holocaustes qu’il déplore

Dès qu’il n’a plus espoir d’emploi.

220

La peur qui clame après la loi

Que trop d’orgueil avait enfreinte.

Le cœur qui rêve de la foi

Que l’humour noir avait éteinte.

La terre entière sous l’étreinte

Des canons de Le Corbusier

Et qui n’est plus qu’un Labyrinthe

À canonner à l’obusier.


LE CLAPIER

221

Pour préparer le grand brasier

Dont fondre ma Nouvelle-Zemble,

Je veux germer dans le bousier

Du chaud pays qui me ressemble.

La projection d’un grand ensemble

Dont j’ai fait rêve sur papier.

La rage envers moi dont je tremble

À voir pousser le vrai clapier.

222

J’aurai beau de mon mieux m’épier

Quand je m’habille et je me farde,

Jamais je ne saurai copier

La bonne mine banlieusarde.

Le haut savoir dont je me barde

N’aura servi qu’à mieux bâtir

Le citadelle qui me garde

Et qui m’empêche de partir.

223

Quand me prendra le premier tir

Qui brisera la forteresse,

Fais-moi la grâce d’aboutir

Dans le haut lieu de ta détresse.

Dans l’île qui fut charmeresse

Où l’argent a tout récolté,

Je veux entendre ta prêtresse

Parler au peuple révolté :

224

« Par le Bon Dieu qu’a exalté

Ce porc offert en sacrifice,

Le sol ne fut pas asphalté

Mais plutôt couvert d’immondice.

C’est non ainsi qu’un édifice

Qu’il nous a fait luire son ciel,

Mais tout comme un feu d’artifice

Perpétuel et démentiel.

225

Dans un accès caractériel

Il nous fait voir sa juste rage,

Quand dans son ciel artificiel

Le Blanc se prend pour un grand sage,

C’est ainsi qu’il a fait l’orage

Qui nous rassemble en cette nuit.

Son œil dur juge notre ouvrage

Du haut du bel éclair qui luit.

226

Il voit aussi ce qu’ont construit

Les Blancs depuis leur haute cime.

L’autre Bon Dieu qui les instruit

Ne cesse d’exiger le crime!

Celui qui tonne en notre abîme

Exige plutôt les bienfaits.

Par son tambour et par sa rime

Nous ferons fuir tous leurs préfets.

227

Pour que finissent leurs méfaits,

Pour que se dressent nos échines,

Pour que nos actes soient parfaits,

Mettons en pièces leurs machines.

C’est non leurs lourdes médecines

Qui fait leur art qui nous confond,

Mais le produit de leurs rapines

Que chez chacun de nous ils font.

228

Pour que de leur enfer profond

Soient libérés tous nos cœurs ivres,

Dans leurs espoirs qui se défont,

Mettons le feu à tous leurs livres.

Quand nous saurons sonner les cuivres

Avec les anges triomphants,

Nous reprendrons enfin nos vivres

À ceux qui semblent éléphants.

229

Pour que nos malheureux enfants

Ne crèvent plus dans leurs écoles,

Faisons ce que tu leur défends,

Mettons par terre leurs idoles.

Par nos ambitions les plus folles

À déblayer notre terrain,

S’élèvera de nos rigoles

Un temple plus dur que l’airain.»

230

Je veux pouvoir dire au parrain

De la mafia de l’édifice

Que le haut cri de mon chagrin

Aura raison de son office.

Sur ce métier de haute lisse

Qui semble bien à tort pompier,

Je mets en vers un sacrifice

Propre à détruire tout clapier.


MARMELADE

231

Je me suis plu à recopier

Tant de buildings en enfilade

Que de leur toit je puis épier

La bête immonde en promenade.

Végétation d’un cœur malade

Qui a poussé en vrai ciment

Et qu’il faut moudre en marmelade

Pour faire son médicament.

232

Quand on érige en monument

Une valeur qu’on dit refuge,

Et qu’on vous traite de dément

Pour un seul mot d’esprit qui gruge;

Quand on tisse en fibre ignifuge

La camisole de nos cœurs,

Fais-moi entendre ton déluge

En concerto pour mes longs pleurs.

233

Quand du triomphe des voleurs

Plus nul ne geint ni se désole,

Des noirs nuages en choux-fleurs

Vient ton eau vive qui console.

Quand dans sa tour chacun s’isole

De la misère qui s’étend,

Le tour de ville en ta gondole

Seul me rendra le cœur content.

234

Quand devant le vieux dégoûtant

Qu’on dit qu’il faut que je tolère,

Chacun sans trêve se détend

De peur de montrer sa colère,

Quand dans la crainte de déplaire

Chacun défend son double jeu,

De mon œil qui soudain s’éclaire

Fais-leur bien voir ton meilleur feu.

235

Quand on craint que le moindre aveu

Ne transmette une maladie,

Dans un grenier brûle un cheveu

Pour déclencher ton incendie.

Quand c’est en vain qu’on se dédie

À fleurir en mauvais terrain,

Ton explosion que j’étudie

Peut seule me garder serein.

236

Sachons briser la loi d’airain

Qui nous tient ferme dans ses serres.

Parfois le chant d’un doux refrain

Exige de terribles guerres.

Pour avoir pris trop de tes verres,

Me voilà mis sur un gros pieu

Dans l’ordre des paratonnerres

De la colère du Bon Dieu.

237

Lorsque j’aurai repris du mieux

Au bout de ma si grande angoisse,

Emmène-moi dans ton haut lieu

Où l’amour pousse dans la poisse.

Fais que m’admette en sa paroisse

Ta douce religion de nuit

Pour que depuis ton sol je croisse

Et donne au monde un bon produit.

238

Au son de ton éclair qui luit

Fais-moi chanter cette ballade

En entendant laquelle fuit

Tout architecte au cœur malade.

Si le faubourg de Marmelade

Reprend du mieux en son scorbut,

C’est qu’il ne vise plus pour grade

Que ton bonheur sans attribut.

239

Quand dans la fange et le rebut

L’enfant quand même s’émerveille,

Ta terreur n’est que le début

D’une sagesse sans pareille.

J’entends rugir dans mon oreille

Ton peuple si longtemps criblé.

La bête qui tant le surveille

N’a pas du tout en vain tremblé.

240

Son rire qu’elle a tant troublé

Par tous ses ordres de produire

Fera de son cri redoublé

Une chaudière pour la cuire.

Quand de ta rage de détruire

Le bâtisseur devient l’amant,

En pierres que le ciel fait luire

Il édifie un monument.



SOIXANTE-HUIT

241

Fais que râles du tourment

Du monde auquel mon cœur résonne

Monte au ciel le commandement

Pour que la belle saison tonne!

La peau des jeunes que bourgeonne

La chaude haleine de la nuit.

Les drapeaux noirs de la Sorbonne

Au mois de mai de soixante-huit.

242

Les défilés faisaient un bruit

À renverser toute la France.

Mon rêve allait être détruit,

Non du Grand Soir mon espérance.

Chiffre pour moi de bonne chance,

C’était ma fête de treize ans.

Aucune depuis lors je pense

Ne m’a valu plus beaux présents.

243

Quand au noyau de partisans

Se joignit plus d’une fabrique,

Les journalistes méprisants

Parlèrent d’illusion lyrique.

Mais dès qu’on sut qu’en Amérique

Les lycéens hurlaient aussi,

La banlieue ouest fut hystérique,

La grève alla jusqu’à Passy.

244

Sur les réclames Chambourcy

Le Rouge avait pris la parole.

Paris sentait bon le roussi.

Chacun marchait sous banderole.

Daniel avait au Pont d’Arcole

Sa grande armée en délavés.

On fit danser la Carmagnole

Même aux plus gris postes privés.

245

Des barricades de pavés

Se construisaient en farandole.

Même les pions s’étaient sauvés

Quand il fallut fermer l’école.

Sur le trottoir de l’herbe folle

Entourait les taxis stoppés :

Il ne coulait plus de pétrole,

Les réservoirs étaient coupés.

246

Les filles des quartiers huppés

Parlaient de destruction sauvage

Aux prolétaires occupés

À mettre en lois le Nouvel-Âge.

C’est quand sous les pavés la plage

S’effeuille comme une houri

Que l’esprit perce et se dégage

Du piège de l’amphigouri.

247

Est-il époque où n’ait souri

Comme une ivresse de genièvre

L’espoir que l’ordre ancien pourri

Mourra par un grand soir de fièvre?

Comme l’élan trop court d’un lièvre

Fut la chaleur du mois de mai,

Mais comme un arbre par un bièvre

Mon cœur était bien entamé.

248

Si soudain qu’il s’est allumé,

L’écran d’azur redevient tôle.

Le dessin trop bien animé

Rend l’onde au président de Gaulle.

La police a repris contrôle

Du donjon de l’ORTF.

Chacun apprend à tour de rôle

La fin de l’intermède bref.

249

Tel chef accuse un autre chef

De la combine la plus crasse.

L’argent reprend l’aéronef.

Chacun reprend d’instinct sa place.

Devant l’arc un million se masse,

Claironné le rassemblement.

Un train de camions-pompes passe

Avec l’essence en tremblement.

250

Le matin en remerciement

Les klaxons viennent faire halte.

Sur l’herbe coule le ciment.

Les pavés font place à l’asphalte.

C’est quand sur les pavés l’asphalte

Fait du matin une autre nuit

Que l’esprit, comme un preux de Malte,

Cherche la bête qui conduit.


LES ANGLAIS

251

Nous avons bien dansé au bruit

D’un grand ballet contestataire

Faute d’y voir un premier fruit

Du nouvel ordre planétaire.

Le surf sur vague de colère

Du bateau ivre où je cinglais.

Mon mal de m’être laissé faire

Mousse au service des Anglais.

252

Quand dans ma tête je jonglais

Avec des plans de fin du monde,

C’était mon cœur que je réglais

Sans le savoir sur une autre onde.

Si la foule a dansé la fronde,

C’était au bruit subliminal

De cette même source immonde

Qui la tient coite en temps normal.

253

La transe du corps animal

Nous fait croire à la pentecôte

Quand il fait beau sur le canal

Que tient en mains la chambre haute.

Et qui sait même si la faute

Au ciel un mois durant clément

N’échoit à quelque aéronaute

Manœuvrant nul ne sait comment?

254

Le mois du grand chambardement

Était un numéro de Londres

À qui de Gaulle à ce moment

Avait des comptes dont répondre

Il avait cru bon de refondre

L’ordre du monde financier,

Mais quand il vit la France fondre

Il lui fallut se licencier.

255

Un autre coup de balancier

Qu’il paya de son équilibre

Fut d’avoir comme vacancier

Parlé en roi d’un pays libre.

Toute la foi d’un culte vibre

Au cri de cette nuit d’été,

Mais tel n’est pas le gros calibre

Du coup de gueule ainsi porté.

256

On ne l’avait pas invité

Pendant la guerre à un champagne

Où il fut question d’un traité

Laissant la France à l’Allemagne.

Pour faire de la France un bagne

Un seul pays ouvrit son sac,

Un pays froid dit de Cocagne

Au dit château dit Frontenac.

257

Il répliqua du tac au tac

Un quart de siècle après l’injure.

La vérité met en ressac

Mon peuple tel qu’il se figure.

Je ne fais pas de sinécure

Pour les marchands de songes creux.

La marque de l’espoir qui dure

Est le gros caractère hébreux.

258

Les meilleurs vœux des amoureux

Qui n’ont pour fleur que la pensée

Finissent tous chez les affreux

Dont leur tête est manigancée.

La danse la mieux cadencée,

À la manière d’un compas,

Pointe à l’envers de la lancée

Du peuple qu’elle ne sent pas.

259

Le vrai Québec n’est surtout pas

Le peuple que son nom excite,

Mais l’autre qui veut le trépas

De tout poète qui l’habite.

Soixante-huit fut la réussite

Des grands vengeurs de feu Pétain

Et non l’échec du néophyte

Qui crut combattre un sacristain.

260

L’ivresse du Quartier Latin

À Montréal comme à Paname

M’a pris ainsi qu’une catin

Avec pourtant du feu dans l’âme.

J’ai mis ainsi ta lente flamme

À ma radio que je réglais

Sur le concert de la réclame

Que sous-diffusent les Anglais.


HUBERT AQUIN

261

Les plans radieux dont je jonglais

Pour vaincre notre nuit blafarde

Quand peu à peu je m’étranglais

Avec les mots que je hasarde.

Ce pays où l’arrière-garde

Du monde entier s’en vient pourrir.

Hubert Aquin dans sa mansarde

Cherchant des causes pour mourir.

262

Beaucoup à force de courir

En vain choisissent le suicide.

Il n’est ici pour nous nourrir

Qu’un grand esprit qui fait le vide.

Mon peuple ne fait le stupide

Que pour cacher à quel danger

Expose de façon perfide

Son humour noir qu’il dit léger.

263

Ne me permets plus d’exiger

L’oreille sourde qu’il refuse.

Apprends-moi à bien m’ériger

Dans le mal même qu’il accuse.

Pour m’extirper de sa méduse

Je ne veux plus fuir à Paris.

Je veux te louanger, ma muse,

Chez toi parmi tes beaux débris.

264

Pour se déprendre du mépris

À rien ne sert d’envier la crème.

Il est plus digne d’être épris

D’un lieu encor plus anathème.

Mon pays ce n’est pas un poème

Composé dans un champ de bleuet

Mais une bête qui blasphème

Laissant tout un chacun muet.

265

Qui autrefois s’évertuait

À fredonner un air de danse,

Chacun voyait qu’il se tuait

Sans pouvoir dire sa souffrance.

Tu m’as sauvé de l’humeur rance

Qui eut raison de Nelligan.

Fais que le feu de notre transe

Appelle ici un ouragan.

266

Il est pour faire l’arrogant

Un bout de phrase sibylline

Dont les modernes vont blaguant

Dans le confort de leur cuisine.

À voir frapper la médecine

Sur tout regard un peu trop fort,

J’en viens à croire que la mine

Qui la pleura n’avait point tort.

267

Des trois grands vents frappant du Nord

L’ère moderne par surprise.

Deux ont déjà semé la mort.

L’autre ne semble encor que brise.

La bête en germe est encor prise

Dans la coquille du français.

Mais, qu’elle change de chemise,

Commenceront ses grands succès.

268

Je me souviens des longs procès

De l’immigrant et du touriste.

La liberté que je dansais

Était pour eux un chant fasciste.

On non, le vrai Saint Jean Baptiste

Ne bêla point comme un mouton.

Jamais plus digne terroriste

Ne fit tomber plus de béton.

269

Toi l’immigrant dont le haut ton

Fustige les buveurs de bière,

Oui, leur joual est plus baryton

Que l’Allemand de la Bavière.

Oui ta raison peut être fière

Des perles que tu nous contas.

Tu as voulu à part entière

Le mal que tu nous imputas.

270

Quand pour l’anglais que tu chantas

Sera maudite sa parlure,

Le plus terrible des états

Sera sorti de sa pelure.

Sitôt détruite la parure

Du rêve que tu fis mourir,

L’horreur prendra dans sa voiture

Ton cœur venu ici pourrir.


LES NEZ PEU FAITS

271

Le jeune qui pour se nourrir

Des rêves que son peuple avorte

Va comme un vieux bientôt courir

Un grand danger pour son aorte.

Les camemberts que l’on importe

Pour exposer sur les buffets

Et en tuer la fleur trop forte

Pour épargner les nez peu faits.

272

Pourquoi les vœux les plus parfaits

Que l’on prononce pour la vie

Sont-ils ici toujours défaits

Par les richesses de l’envie?

Où va ma barque qui dévie

Vu que l’on tord tous nos compas?

À quelle guerre l’on convie

Les acheteurs de nos appas?

273

Pourquoi ces vins et ces repas

À nos grands frais venus de France?

Pourquoi toujours tous ces faux pas

Pour différer la délivrance?

Pourquoi ces primes d’assurance

Contre tout vent de liberté?

Pourquoi ce monde qui la pense

Un quelconque article importé?

274

Pourquoi ce bien trop court été

Que l’on chanta le temps d’un songe

Avant de le voir arrêté

Par ce gros frein qu’en vain l’on ronge?

Pourquoi ce peuple qui s’allonge

Face au plus vil gangster défiant

Et que le ton d’un gros mensonge

Rend à nouveau sitôt confiant?

275

Sous son discours de déficient

Qu’il impute à sa vieille Église,

Il cache son mauvais escient

Pour mieux nous prendre par surprise.

C’est la mort qui se gargarise

D’un art de vivre supérieur.

Le monstre qui nous paralyse

Lui est en fait bien intérieur.

276

Dès qu’un regard un peu meilleur

Veut y tenter une amourette,

Un grand silence mitrailleur

Le fait sitôt battre en retraite.

C’est une dame qui regrette

D’être la fleur dont je jonglais.

C’est bien la vieille foi secrète

D’un jour ne plus parler qu’anglais.

277

Aux épisodes les plus laids

Dont meurt plus d’une triste histoire,

Parfois aussi tu te complais

À la reprendre sous ta gloire.

On craint ici le beau déboire

Des gens qui prirent ton maquis

Sans avoir l’être méritoire

D’un mauvais sort aussi exquis.

278

Nous fûmes tant pris pour acquis

Par ce dollar qui nous menace,

Que mon coeur a été conquis

Par ton ardente populace.

Pour que l’amour reprenne place

En mon lieu de grande noirceur,

Je fais voeu que le tien l’embrasse

En tant que république-sœur.

279

En voulant plaire à tout censeur,

On se fait de plus en plus bête.

Pour monter dans ton ascenseur,

Dis-nous quoi faire comme fête.

Quand l’ordre planétaire apprête

Pour nous le plus cruel destin,

Fais voir au bout de notre quête

Le ciel rosé du clair matin.

280

Chaque fois que je fus lutin

Je fus traité en schizophrène.

En passant pour joyeux crétin

J’aurai enfin la voix sereine.

Ne permets plus que me parraine

La France indigne des préfets.

Mène-moi là où on s’entraîne

À mieux puer aux nez peu faits.


NOTRE SOMMEIL

281

Les titulaires des hauts faits

Qui se remplissent l’escarcelle

Et jettent nos espoirs défaits

Comme une écorce à la poubelle.

Les camarades qu’on appelle

Des pays rouges de soleil.

Leur sang de vin qui se congèle

Sitôt goûté notre sommeil.

282

Leur vote contre le réveil

D’un peuple q’ils ont dit fasciste

Et qu’ils découvriront pareil

À leur mensonge qui insiste

Le véritable Jean Baptiste

Ne bêla point avec les loups.

Il n’avait rien du genre artiste

Louvoyant dans les termes flous.

283

Qu’on ait l’accent des gabelous

Ou le parler pointu de France,

Il plaît toujours jusqu’aux Zoulous

De dénigrer notre espérance.

Quand on appelle intolérance

Le moindre cri de liberté,

On croit police d’assurance

Le plan de guerre concerté.

284

Quand l’hôpital est alerté

Par toute tête un peu profonde,

Il est fatal que la fierté

Par l’autre bout un soir débonde.

Quand on a peur de mettre en onde

Le moindre cœur un peu trop gros,

Plus nul n’a peur le soir qu’y gronde

Le monstre qui fait voir ses crocs.

285

Quand on bénit dans les bureaux

La mosaïque canadienne,

On en sait gris tous les carreaux

Bien qu’un enduit à part les tienne.

Mais qu’enfin la lumière vienne

Qui fasse fondre le mastic,

La tolérance qui est sienne

Ne voudra plus qu’un seul public.

286

Un ciel plus sombre qu’à Munich

Au soir de la seconde guerre

Comme un chape tombe à pic

Sur Montréal et sur la terre.

De chaque groupe qui s’enserre

Dans le mépris de l’autre en rond,

Se formera un seul parterre

Contre les fleurs qui s’ouvriront.

287

Les Canadiens errants verront

La véritable raison d’être

De leur pays dont ils n’auront

Vu jusque là que le paraître.

C’est de jeter par la fenêtre

Le plus petit bout de chanson.

C’est de se faire le grand-prêtre

D’un Occident à sa façon.

288

C’est de lui faire la leçon

D’une fureur plus que nazie

Pour le lancer à la moisson

Des têtes et des blés d’Asie.

La haine de la poésie

L’ayant bien mise sur la map,

Cette nation sera saisie

De trop d’orgueil pour virer cap.

289

Même le chœur des enfants Trapp

Sera passible d’incendie.

Mais des grand cadres de l’ENAP

Ne viendra pas la maladie.

La chambre basse abasourdie

Aura beau hurler hue et dia,

La titanesque tragédie

Ne proviendra que des média.

290

Le droit des chartes leur dédia

Tant de puissance pour nous taire

Qu’eux seuls sont un presque immédiat

Gouvernement totalitaire.

Il télévise pour nous plaire

Tant de gallons de sang vermeil

Qu’il aura la conscience claire

D’en déverser au grand soleil

LE MÉNESTREL

291

Quand tu brisas notre sommeil,

La bête était sacerdotale.

Reviens sonner notre réveil,

Car la voilà bien plus fatale.

Le bar de ma cité natale

Qui a vu poindre Jacques Brel.

Pour notre brume plus étale

Un plus terrible ménestrel.

292

J’appris à lire sous un tel

Parti-pris de catholicisme

Que je le crus plus éternel

Que le ciel de mon catéchisme.

L’archevêché passait au prisme

La crème du moindre café

En quête de quelque humanisme

Dont faire un bel autodafé.

293

Frais débarqué Brel fut griffé

Par plus de bondieusards qu’en Flandre,

Et là s’est sans doute étoffé

Le lourd vomi qu’il allait rendre,

Et qu’au monde il ferait entendre

Depuis les disques de Paris

Dans quelque espoir de pouvoir tendre

La main à tant d’esprits meurtris.

294

Ce peuple était dit par mépris

Homme de neige abominable.

Bien peu avaient plutôt compris

Son caractère programmable.

Les peintres du sirop d’érable

Jamais n’obtinrent de brassard.

Mais est-il plus indiscernable

Faussaire que Réal Lessard?

295

Tout dégelé quoique en retard

Par l’esprit des années soixante,

Mon peuple fit le grand fêtard.

La vérité est différente.

Quand une foi si triomphante

Perd subito deux voix sur trois,

On n’a pu croire qu’en la rente

Du signe et du chemin de croix.

296

On soupira quand les grand froids

Firent la place à la débauche.

Plutôt que de justes effrois,

On crut sentir un vent de gauche.

Quand en trois ans la mode fauche

Ce qu’il tenait pour seule loi,

On a un peuple qu’on embauche

Pour à peu près n’importe quoi.

297

Le peuple qui reprend la foi

Se met en éternelle quête

Ou fait le rêve d’un grand roi

Pour venir présider sa fête.

Au monde il ne tiendra pas tête.

Si tant est qu’il ait un mandat,

C’est d’engendrer un soir la bête

Qu’attend le pauvre Canada.

298

Pour devenir son bon soldat,

Il peut soudain changer d’idiome

Comme une marque de soda

Qui n’eut jamais qu’un faux arôme.

Il ne veut certes pas du baume

Dont nous enchante la Callas.

La langue qui déjà le chrome

Est celle des joueurs de schlass.

299

Ne poussons pas trop de hélas,

La nôtre gagnera en force

Quand les assis face à Dallas

N’en feront plus leur code Morse.

La foi est-elle plus retorse,

Et le curé moins amical

Depuis la perte du divorce

Par le régime clérical?

300

Si vous vous faites un régal

De pourchasser le solécisme,

Demandez-vous si fut égal

Votre grand-père au catéchisme.

L’alcool de votre gargarisme

Manquerait-il d’un grain de sel?

Gare qu’un pire terrorisme

Vous fasse alors son ménestrel!


LA SOUVENANCE

301

L’enfant joufflu aux tons pastel

Sur la planche où mon œil se rince

Au fil des mots d’un livre tel

Que pour toujours le cœur m’en pince.

Notre voisin le Petit Prince

Qu’a croqué Saint-Exupéry

Faisant escale en ma province

Dans le zinc où il a péri.

302

J’ai trop longtemps en vain chéri

Les charmes des dames de France.

La seule cour qui m’ait guéri,

Je l’ai faite à ta souvenance.

Pour échapper à l’humeur rance

Mise en chansons par les Anglais

J’ai pu goûter ta douce transe

Dans tes dancings encor plus laids.

303

J’avais fait rêve d’un palais

Quelque part dans le Val-de-Loire.

Je ne veux plus pour mes couplets

Qu’un fort brisé de l’Île Noire.

Le vieux pays de ma mémoire

Ne voulant plus de son renom,

C’est le haut lieu de ton déboire

Qui m’a fait boire son canon.

304

Par delà ce faubourg sans nom

Où tu m’indiques le passage,

Ton autre ruine de Chinon

Parle d’entendre mon message.

Quand de ton peuple bien peu sage

J’aurai su être un bon bizuth,

Emmène-moi voir ton roi mage

Et préciser son azimut.

305

Convainc son grand joueur de luth

De m’aider à lancer sur disque

Jusqu’ici même ce doux zut

Aux ennemis de mon beau risque.

Je pleure comme une odalisque

Dans la touffeur de son harem.

Je rêve comme un obélisque

Qu’une autre foi m’eût pour totem.

306

Ne laisse plus Jérusalem

Vendre à la France un rêve mièvre.

Permets qu’un tout nouveau Harlem

Lui donne un autre accès de fièvre.

Comme l’élan trop court d’un lièvre

Fut son slogan d’un mois de mai.

Comme le croc patient d’un bièvre

Est ma chanson du mal-aimé.

307

Pardonne au cœur trop gros semé

Sous l’épaisseur de nos banquises

De faire voir sitôt germé

Le plus lubrique des strip-teases.

C’est vers la France aux sept Églises

Que l’orignal fuit les abois,

Et la première des Églises

A publié l’Esprit des Lois.

308

Paris, comme au temps des Valois,

N’est pas la France que j’implore.

Quand se font rares ses emplois

C’est pour les Boches qu’il pérore.

C’est l’Angleterre qu’il décore

Au fil des guerres de cent ans.

Pour y manifester j’adore.

Y vivre c’est perdre son temps.

309

Pour que renaisse le printemps

C’est dans ton autre Val de Loire

Qu’il me faut voir les résistants

Qui croissent sous ta dure gloire.

L’alcool y garde la mémoire

D’un sang qui coule encor tout frais.

Le Canada ne donne à boire

Que du Haldol aux cœurs trop vrais.

310

Merci d’avoir quand je souffrais

Dans la noirceur de ma province,

Laissé l’enfant dont les doux traits

Éclairent tant de papier mince.

Pour qu’à jamais je me souvinsse

Du don de ceux qui ont péri,

Naquit chez nous le Petit Prince

Croqué par Saint-Exupéry.


MONTRÉAL PSYCHIATRIQUE

311

Je ne me vois bientôt guéri

Qu’au choc de l’orage électrique

Éclairant ton pays chéri

Qu’arrose l’ouragan d’Afrique.

Montréal ville psychiatrique,

Palais du prince de Koninck.

L’autre supplice symétrique

Qui se consomme sur le zinc.

312

Le Petit Prince âgé de cinq

Dansait comme une libellule.

Celui qui a cinquante-cinq

Fait les cent pas dans sa cellule.

Il a en tête la pilule

Pour la tarir de l’intérieur.

Mais sur la mienne un torchon brûle

Pour la guérir de l’extérieur.

313

Serait-ce un air trop supérieur

Qui met son homme en psychiatrie?

Non, c’est tout œil non mitrailleur

Qui fait qu’ici la bête crie.

Vois-là qui crie à la folie

Dès qu’un enfant ne trouve obscur

Le sens d’une expression polie

Par la comtesse de Ségur.

314

Mon mot serait un peu trop dur

Pour ce pays où on me fiance.

C’est bien hélas l’amour trop pur

Qui seul excite sa méfiance.

L’amour est bien cette déviance

Contre laquelle il a uni

En une vaste Sainte-Alliance

Le reste qu’il n’a pas puni.

315

Celui qui s’y croit prémuni

De lois qui font qu’on le tolère

Ne se sait pas bientôt bruni

Par l’effort vain de sa colère.

Quelque visage fait pour plaire

En tant que fleur de son massif,

En vous toujours son museau flaire

On ne sait quoi de subversif.

316

Sous son comportement passif

De bête au dos mangé de laine,

Il attend l’ordre décisif

De mordre avec le chien qui mène.

Quand soudain sort son cri de haine

Des muselières de Vigneault,

J’entends un loup qui se dégaine

Sous les deux cornes d’un agneau.

317

Qu’est-ce qu’indiquent les signaux

Dont nous lacèrent les alarmes

Quand le pays des orignaux

N’est plus qu’un antre de gendarmes?

On craint le branle-bas des armes

Dans la taverne aux volets clos.

J’entends plutôt couler tes larmes

Sur le plus vieux de nos tableaux.

318

« Je suis un chien qui ronge l’os.

En le rongeant je prends mon repos.

Un jour viendra, qui n’est pas venu,

Où je mordrai qui m’aura mordu.»

Pourquoi ont-ils donc confondu

Le poil de ces deux animaux?

Je crois plutôt qu’ils ont tordu

Le sens de tous nos traîtres mots.

319

Nous n’avons pour confier tes mots

Jamais qu’une aile psychiatrique

Ou un des assommoirs jumeaux

Dont le supplice est symétrique.

Comme la bière d’Amérique

Rend le buveur toujours grognon,

Mène-moi boire dans ta crique

Où l’amour brave le guignon.

320

Ma ville n’est plus qu’un trognon

Dont l’autoroute s’embouteille.

Ton île est un pont d’Avignon

Dont la chanson me tient en veille.

Quand à l’étiage de l’oseille

J’irai là paître sur ton zinc,

Fais que résonne en mon oreille

Le vénérable oracle « Trinch ».


LE PROPHÈTE

321

À trop entendre cinq sur cinq

Les faussetés qu’on lui répète,

Bien avant l’âge de vingt-cinq,

La tête bien trop pleine pète.

Notre seul plus ou moins poète,

Le schizophrène Nelligan.

Cette œuvre digne d’un prophète

Pour le venger d’un ouragan.

322

On trouvera bien arrogant

Le titre sur lequel j’insiste.

En est-il d’autre au fatigant

Que l’on refuse en tant qu’artiste?

Le véritable Jean Baptiste

Ne bêla point pour sa Doudou.

Sa douche froide pour cœur triste

Était un rituel vaudou.

323

Le temps semblant filer trop doux,

Trois mauvais sorts ont fait église :

Deux ont fini chez les Hindous,

L’autre a pour nom notre bêtise.

Quelle madame la marquise

Vit au printemps du cinéma

Sortir de la boîte à surprise

La grande saute du climat?

324

Quel bel esprit qu’on estima

Devina qui était Lénine,

Et que les camps de Kolyma

Poussaient déjà sous Potemkine?

Qui vit venir la figurine

Encore au rang de sous-soldat

Que l’Allemagne un soir chagrine

Implorerait contre Juda?

325

Hormis les prêtres de Ouiddah,

Qui peut bien voir la zizanie

Monter du pauvre Canada

Jusqu’à l’ultime tyrannie?

Qui voit qu’à cette épiphanie

Est notre peur du lendemain

Ce que fut à la Germanie

Sa prétention au surhumain?

326

C’est une absence de chemin

Cachant un monstre qui s’ébauche.

La droite va passer la main

Comme l’extrême de la gauche.

C’est ni de droite ni de gauche

Qu’ici se lève un autre dieu.

Le roi de la troisième fauche

Sera un homme du milieu.

327

Mon pays c’est en fait un pieu

Où comme fou à lier on cloue

Quiconque met du feu de Dieu

Dans quelque ouvrage où on le voue.

Je ne veux plus que m’amadoue

Ce peuple dont la vocation

Est de traîner dans la gadoue

Qui aime avec trop de passion.

328

Accordons-lui en punition

Notre amour même qui l’irrite,

Non pas un cœur en perdition

Sous la colère qui l’excite.

Chantons son grand air qui mérite

À son auteur le grand concert

Dont le grand chef d’orchestre invite

À crier dans un vrai désert.

329

Quand le criquet a trop souffert

Dans la savane sans verdure,

Son épiderme tendre et vert

Devient cuirasse noire et dure.

Sa trille de bonne aventure

Sous les acides assassins

Devient un fifre qui augure

La guerre des super-essaims.

330

Ce sont les rêves dits malsains

Rien que pour être d’un poète

Qui tournent aux plus noirs desseins.

C’est ainsi qu’on devient prophète.

C’est bien la tête que l’on pète

Pour avoir l’air trop intrigant

Qui finit par être bien faite

Au titre le plus arrogant.


L’ARGUMENT

331

Pour peu que d’un bon pas fringant

Sur la grand route je m’échine,

Ainsi que le plus vil brigand

Je suis stoppé par la machine.

Le mauvais sang que je m’obstine

À recracher sur l’argument

Tranquillisant qu’on me cuisine

Pour ma santé supposément.

332

Quand de la droite au parlement

Le règne vient enfin à terme,

N’est-ce pas là précisément

Que trop souvent l’œil se referme?

N’est-ce pas là que l’on enferme

Qui continue à trop penser,

Et qu’on ne voit que l’épiderme

Que l’amertume fait plisser?

333

Quand il ne peut rien se passer

Vu que le peuple est sans histoire,

N’est-ce pas qu’on va laisser

Passer l’horreur trop dure à croire?

N’est-ce pas là que toujours foire

Le cri de l’homme démoli

À qui chacun redonne à boire

Quelques pilules pour l’oubli?

334

Quand les massacres de Cali

Passent pour ceux d’une autre terre,

Comment se dire enseveli

Par une plus secrète guerre?

Comment se plaindre de la serre

Où l’on sent poindre l’infection

Quand tout le reste de la terre

Est dans la dèche et l’abjection?

335

J’ai beau user de réflexion,

Me dire que partout c’est pire,

C’est comme un four à convection

Qui couve ici l’œuf d’un empire.

C’est une force qui attire

Les sans dessein du monde entier.

Le patriote a beau maudire,

Les siens n’ont rien à leur envier.

336

Si quelqu’un rêve d’un levier

Pour devenir tyran du monde,

C’est juste ici qu’est le vivier

Où son armée en germe gronde.

Elle n’espère point la fronde

Qui la libérerait un jour.

Elle n’attend que la seconde

De l’ordre de mordre à son tour.

337

Trop ont cru bon parler d’amour

À des cadavres à programme.

C’est la cadence du tambour

Qui les fera mettre à la rame.

« À mort l’amour! » est le « sésame! »

Qui ouvrira leur pariétal.

De ce pays sans aucune âme

Mourra le monde occidental.

338

C’est bien le peuple de métal

Qu’il faut pour unifier le monde.

Ô ma noirceur, tu sais quel bal

Attire seul tous à la ronde,

Ô toi la star du show qui gronde

Et seul sait plaire à tous les goûts

De ce public que l’auteur sonde

Quand foirent tous ses autres coups.

339

Vois de ce monde tous les bouts

Enfin connus les uns des autres!

C’est une main pleine d’atouts

Comme il n’y en aurait plus d’autres,

Si un cœur gros où tu te vautres

Ne la jouait d’un seul accord,

Et celle qui crut bons les nôtres

Pour sa naissance n’eut point tort.

340

Des trois grands vents soufflant du Nord

Sur les modernes par surprise,

Deux sont morts de leur belle mort,

L’autre ne semble encor que brise.

À ton courant qui m’électrise,

Qui donc voudrait faire autrement?

Alors mon cœur se tranquillise.

Répète ton fort argument.


LE BON BOUT

341

Ô ma noirceur dis-moi comment,

À l’abri de ma jalousie,

Vivre d’avance le moment

Suprême de ta parousie!

Le pus que rend ma peau rosie

Par la rancœur dont mon sang bout.

L’essence de ma poésie

Qui coule par le mauvais bout.

342

Sous le vol noir du blanc hibou

Nous avons craint la moindre fronde,

Mais vois-nous applaudir debout

La malhonnêteté profonde.

Prends dans ta nuit la foule immonde

Qui m’a donné le contre-jour,

Mais ainsi fait voir que le monde

Est un complot contre l’amour.

343

C’est mon cerveau qui est trop lourd,

Dit la musique de l’ambiance.

C’est là qu’à Rosa Luxembourg

Je suis en droit d’avoir confiance.

Les théorèmes de sa science

Sont sans appel et presque affreux?

La marque du cri de conscience

Est le dégel des songes creux.

344

Les meilleurs vœux des plus nombreux

Qui font carrière de pensée

Couvrent les ordres ténébreux

Dont la terre est manigancée.

L’opinion la plus avancée

Indique aussi bien qu’un compas

Le sens contraire à la lancée

Du commun qu’elle ne voit pas.

345

Un vrai pays n’est surtout pas

Les gens qu’un vague espoir excite,

Mais celui qui veut le trépas

D’un autre qui s’en croit l’élite.

Quand une élite vous invite

À chanter pour la liberté,

Sachons la terre où elle habite

Totalitaire en vérité.

346

Si je n’avais pas habité

Là où le froid qui souffle en strates

Ne fait croire à un faux été

Que le temps d’échauder les chattes,

Saurais-je que les démocrates,

Comme les rois les plus violents

Servent d’écrans aux grands pirates

Qui font se battre tous les clans?

347

N’eusse-je fait mes premiers plans

Là où dans l’œil un peu de flamme

Force au dépôt de lourds bilans

Sous le concert de la réclame,

Saurais-je que la bête infâme

Guide depuis ses cagibis

Des corps en marche mais sans âme

Dont on ne voit que les habits?

348

Sans nos journaux qui aux brebis

Font des leçons de peur de vivre,

Sans la boisson de nos débits

Dont s’épaissit toujours le livre,

Aurais-je appris à rester ivre

En descendant vers le ruisseau?

Ferais-je ici cet autre livre

Dont l’édition attend ton sceau?

349

Sans ton poète Morisseau

Qui mit au monde ma faconde

Avant d’être pris au lasso

De notre dépression profonde,

Saurais-je que la bête immonde

Nous griffe au tout premier niveau

Par un  « bébête show » dont l’onde

A pour antenne le cerveau.

350

C’est au niveau du caniveau

Que je commence la bataille

Contre la bête qu’à nouveau

J’affronte aux autres que détaille

Ce petit texte qui déraille

Et semble de bien mauvais goût

Jusqu’à ce que mon cœur le braille

En commençant par le bon bout.


LES NERFS

351

À la façon d’un marabout

Au vent de sable des déserts,

C’est vêtu de ton bleu boubou

Que je vais déclamant mes vers.

Le son des cordes de mes nerfs

Que je tendrais sur un violon

Pour mieux produire les concerts

Que je martèle du talon.

352

Quand je fis face au grand salon,

J’eus beau parler de mes études,

On ne vit que mon crâne oblong

Et ses bizarres attitudes.

Au crachin froid des platitudes

Sur ma première vérité,

Les convenables habitudes,

En l’entendant, m’ont déserté.

353

J’avais encore la fierté

De qui croit dur à sa cervelle,

Le monstre tout juste alerté

Par le haut cri de ma nouvelle.

C’est dans les nerfs qu’il se révèle

Et fait la guerre d’attrition.

Même le bruit des Caravelle

Semble aussi dans sa partition.

354

Il vous sabote en punition

L’effet du plus petit réflexe.

La moindre faute d’attention

Vous met la paume sur le sexe.

Toute parole qui vous vexe

De chaque bouche sort d’instinct.

Même votre âme vous complexe

Sur la rougeur de votre teint.

355

La foule guette l’air mutin

Qui brille dans votre mirette.

C’est une flamme qu’elle éteint

Comme un mégot de cigarette.

Vous avez beau battre en retraite

Jusqu’au plus creux de votre cœur,

Il n’est barrage qui arrête

L’inondation de la rancœur.

356

Chaque nouveau regard moqueur

Que la malchance vous procure

Remet en marche un film d’horreur

Dans votre tête salle obscure.

Vous avez beau n’en avoir cure,

Plus proches sont les plans suivants.

Les cataclysmes qu’il augure

Sont confirmés par les savants.

357

Vous aviez cru contrer les vents

Qui font valser la foule allègre

Jusqu’au-delà des paravents

Où bien au chaud souffle la pègre.

Vous crûtes être l’homme intègre

Qu’il fallait pour l’en délivrer.

Vous ne lui êtes qu’un corps maigre

Qu’on voit de livres s’enivrer.

358

On voit vous déséquilibrer

Comme un Congo privé de danse

Car l’onde qui vous fait vibrer

Est celle qui le met en transe.

Qui trop regarde en transparence

Le monde aux contreforts massifs,

Le taux des primes d’assurance

Le classe avec les primitifs.

359

Vous allez dire vos motifs

À un cueilleur de la Louisiane.

Scintille alors dans ses yeux vifs

Le clair reflet du fil d’Ariane.

Sa gorge où le vieux jazz piane

Chante en pleurant mais sans regret

Son peuple en cage sous la liane

Pour boire au même vin secret.

360

Qui met en doute le concret

Du décor peint sur le barrage

Tombe avec lui sous le décret

Du monstre qui l’a mis en cage.

Quand le plus beau trait de langage

Ne passe plus dans nul salon,

Plutôt que de mourir de rage

On met en danse son talon.


LE SPHINX

361

Je suis gonflé comme un ballon :

C’est que ma tête fut bottée.

Je vais perdant mon pantalon :

C’est que ta foi est culottée.

Ma gestuelle tourmentée

Dans le foyer des yeux des lynx,

Cri de mon âme ensanglantée

Soumise à la question du Sphinx.

362

Fais-moi danser sur la syrinx

Qui sous-diffuse sa musique

À l’ombre glauque des larynx

Des discoureurs de politique.

C’est le pilote automatique

Qu’on branche pour ne pas penser.

Tant qu’à ses ordres on abdique,

Rien ne vous prive d’avancer.

363

Mais dès qu’on cherche à se lancer

Sur une route plus étroite;

Mais dès qu’on rêve de danser

Ailleurs qu’en sa musique en boîte,

Tout logement que l’on convoite

Double de prix à son signal,

La gorge reste bête et coite

Quand on vous traite d’orignal.

364

On a beau dans les fleurs du mal

Jeter son âme cabossée,

Il reste en tête un animal

Qui a pour cri votre pensée.

Face à sa verve courroucée

En vain j’empile mes fatras.

Le seul obstacle à sa poussée

Est la chaleur de tes beaux draps.

365

Depuis le soir que tu entras

Dans ma demeure sous la neige,

C’est un vortex de papiers gras

Qui tout le jour me fait le siège.

Ce sont mes notes de collège

En rage d’être sans emploi.

Ce sont tous mes petits « Que sais-je? »

Qui se retournent contre moi.

366

C’est la science d’une loi

Qui toujours force à comparaître

Quiconque a vu en son émoi

Le monstre qui en est le maître.

Je me suis dit qu’il est peut-être

L’intelligence et rien de plus.

J’allais jeter par la fenêtre

Tous les beaux livres que j’ai lus.

367

Pourtant il les a bien fallu

Pour le forcer à la lumière.

Quand dans le noir on est reclus,

Il vous attaque par derrière.

Je sais le noir de la rivière

Où Louise Beaulne alla finir

Quand sa résolution dernière

Fut de ne plus trop réfléchir.

368

Ne permets pas de m’assagir

Quelque argument qui me travaille :

J’y entendrai alors rugir

La bête prête à la bataille.

Que mon armure ait une faille,

Le moindre insecte est assassin.

Qu’à sa piqûre je tressaille,

À toute épreuve est le vaccin.

369

Quand je fais face dans mon sein

Au chant d’une invasion nazie,

Ce dur régime ne prend fin

Que si j’en fais ma poésie.

Le monstre est-il la jalousie

Gardienne du parfait amour?

Quand ma cervelle en est saisie,

Est-ce que tu me fais la cour?

370

Est-ce que tu mettras au jour

Comme au sortir d’un long carême

Le grand pourquoi d’un nombre lourd

Et qui renferme un théorème?

Le ferma-t-on pour laisser blême

Chaque grand nom ainsi qu’un Sphinx?

Le laissa-t-on ainsi qu’un thème

Où grand ouvrir un œil de lynx?


LES MORTS-VIVANTS

371

Quand me terrassent les larynx

Dont l’animal est politique,

Fais-moi jouer sur ta syrinx

Un concerto pour leur musique!

Mon cœur que font battre en panique

Ceux dont je suis administré

Quand dans leur gorge métallique

Parle un message enregistré.

372

J’ai lu dans un vieil illustré

Que si des hommes ont une âme,

D’autres se meuvent l’œil vitré

Et dépourvu de toute flamme.

Quand le bon peuple en vain réclame

Un régime où se faire voir,

Ces morts en marche et à programme

Ont la balance du pouvoir.

373

Quand j’en voulus faire un devoir,

Mon prof le mit dans la rigole;

Mais les enfants de ton trou noir

L’apprennent bien avant l’école.

Je veux reprendre la parole

Qui trop comprise simplement

Ferait vivre à la terre folle

Le soir du grand chambardement.

374

Garde-moi du raisonnement

Tenant l’amour pour une tare

Et estimant si grandement

La vertu sèche de l’avare.

Tiens-moi bien loin de la bagarre

Des moutons noirs et blancs des souks

Quand c’est l’espèce qui sépare

Les brebis noires et les boucs.

375

Voici venu le temps des ploucs

Dont plus aucun ne se veut pâtre!

Habille donc de mes new-looks

La parabole trop jaunâtre :

Nous jouons dans un grand théâtre

Où tous ont masque protecteur,

Mais de ce masque aucun bellâtre

Ne voit sous l’autre quel acteur.

376

Aura beau faire le docteur

Avec tous les détails qu’il trouve,

Il est sans signe détecteur

Des têtes que l’auteur réprouve :

Sous tel regard fuyant de louve,

Sous tel mot de joyeux crétin,

L’antagoniste agite et couve

Non un acteur mais un pantin.

377

Quand je l’entends parler latin,

De ses ficelles je me doute.

Nul n’en peut être assez certain,

Quelque sermon qu’il nous en coûte.

Nous roulons sur une autoroute

Où les bolides vont hurlant.

Un mastodonte qu’on redoute

Est sans chauffeur à son volant.

378

C’est son moteur ultra-violent

Qui vous a pris en cavalcade.

À ce constat trop affolant

Le policier vous croit malade.

Nous jouons à un jeu d’arcade

Dont on ne veut voir que l’écran.

Tel pion qu’on croit son camarade

Jamais ne parle que fortran.

379

Mais qui derrière le cadran

Lance ses chats après nos basques?

Quelle souris aura le cran

De faire face à ses bourrasques?

On voudrait mettre bas ses masques

Au bout portant d’un boléro :

Hélas c’est sous nos propres casques

Qu’il fait aussi son numéro.

380

Quand j’aurai pris ton apéro

Et belle place en ta galère,

Allons jusqu’au terrain zéro

Dans le grand vent de ta colère.

Ce bon morceau de caisse claire

Au monstre enfin administré,

Faisons le vœu qu’il décélère

Son train d’enfer enregistré.


METANOÏA

381

Quand j’ai voulu être illustré

Par un plan digne d’Archimède,

Je suis resté le plus frustré

D’aider tes gens criant à l’aide.

La foule au cirque sombre et laide

Sur un tableau peint par Goya.

Ma danse sur la corde raide

Que bande ma paranoïa.

382

Depuis que de l’Himalaya

J’ai vu le monde qui nous berne,

Je fais du bon jambalaya

Dans ta cuisine de taverne.

J’ai pris pour fuir le pays terne

Où bien en vain je m’escrimais

L’étroit sentier vers ta caverne

Que nul n’a rebroussé jamais.

383

Quand trop me charment les sommets

Où va l’explorateur en vogue,

Refais le lit que tu promets

À moi ton doux spéléologue.

Quand au bout d’un enfer de drogue

On cherche en vain le vrai Satan,

J’exulte au cri d’un démagogue

Battant poitrail d’orang-outang.

384

Je sais le calme de l’étang

Avant l’effroi de la tempête.

Mon peuple votera Wotan

En récompense de ma quête.

Quel président voudra ma tête

Pour plaire à l’électeur odieux?

Qui donc mettra la masse en fête

Croyant venger les plus grands dieux?

385

Tel est le grand soleil radieux

Après l’averse de vinaigre.

Telle est la marche du studieux

Selon son plan qu’on dit de nègre.

Ainsi s’échine le corps maigre

Qu’on traite de contemplatif

Avant que tombe sur la pègre

Son contenu radio-actif.

386

Fais voir la croix de l’objectif

Qui se profile sur la cible

Et seul annule l’adjectif

Quand la mission est impossible.

Ton plat qu’on croit non comestible

N’attend plus que son fin gourmet

Au goût toujours plus indicible

Initié par ton doux fumet.

387

C’est ta musique qu’on remet

Qui fait sortir de l’eau profonde

Le squale auquel un film promet

La plage où baigne le beau monde.

Ce squale dans ma tête gronde

D’irrésistible volupté

De dévorer tout à la ronde

Sitôt le premier sang goûté.

388

C’est un bon coup que j’ai raté :

Tu vois le rire qu’il engendre.

Le spectateur tout excité

Ne perd pourtant rien pour attendre.

Je n’en peux plus de me répandre

Face aux chiens, aux cors et aux cris.

Donne-moi pour me faire entendre

Ton bourg chantant sous le mépris.

389

Dans ton ghetto tout en débris

Mon train d’enfer fera surface.

Sur ton sol devenu tout gris

Les arbres reprendront leur place.

Fais fondre mon sommet de glace

Où semblait luire un anneau d’or!

Seul l’invité en ta crevasse

Remonte avec un vrai trésor.

390

Ton corps noir est un athanor

Qui transfigure le plus terne.

Qui trop rêve en technicolor

Meurt comme un moine qui se berne.

Seul qui pour boire en ta caverne

Délaisse son Himalaya

Mettra en ruine sa taverne

Au chant de sa métanoïa.

LES ÉTEIGNOIRS

391

Quand m’ensorcelle une Maya,

De tes yeux vient la douce pluie.

Sous les décombres de Gaïa,

Reste ta terre qui m’appuie.

Mon front en ruines qui essuie

Les coups de bec des oiseaux noirs,

Leurs bombes de fiente et de suie

À la guerre des éteignoirs.

392

Les habitants des blancs terroirs

Sont payés pour les mettre en friche.

Les occupants de nos mouroirs

Peinent pour langue un peu trop riche.

Ils font des livres que l’on fiche

Comme porteurs de grand danger

Jusqu’à ce que nous les déniche

Quelque éditeur de l’étranger

393

On met à pied le boulanger

Qui fit du pain trop authentique.

On le rééduque à manger

Celui qui sort du sac plastique :

Tel est l’asile politique

Fier d’importer des résistants :

Un vaste asile psychiatrique

Pour l’habitant de trop longtemps.

394

Entend cracher les importants

Sur scène leurs bon mots de fiente.

C’est vers nos seuls vieux dégoûtants

Que le denier public s’oriente.

La madone était trop souriante

Dans sa caverne rococo;

On fait jouer la chanson criante

D’un nom semblant lui faire écho.

395

Quand sous une noix de coco

Monte une trop ardente flamme,

On lui fait faire du tricot

Ou circuler de la réclame.

Quand la chanteuse fait sa gamme

Sur trop de sortes de cailloux,

La ville fait suivre la dame

Par toute sorte de voyous.

396

Dans la musique des bayous

Se jette la plus belle rime.

C’est à passer des interviews

Que va le seul talent qu’on prime.

C’est en vain qu’un savant s’escrime

À peaufiner ses inventions.

Il faut se faire expert en frime

Pour prospérer de subventions.

397

Si de si crasses intentions

Sont seules à lever la toile,

C’est qu’à courir tant de mentions

Il faut être vapeur et voile.

Si la nuit fait peser son voile

Et prospérer notre sommeil,

C’est que chacun veut être étoile

Et plus personne au grand soleil.

398

Je sonnerai le grand réveil

Qu’en cette terre je contemple

Quand dans mon plus simple appareil

Je saurai vivre à ton exemple.

Je serai présentable au temple

Où règne en maître le censeur

Quand dans ta salle bien plus ample

Tu m’auras fait simple danseur.

399

Je pourrai prendre l’ascenseur

Qui mène au cent-unième étage

Quand au plus creux de ta noirceur

J’aurai appris à rester sage.

Noire Erzulie, entends l’orage

Dans lequel prendre mon élan,

Mène-moi là où mon outrage

Me fera membre de ton clan.

400

Quand nous serons flanc contre flanc,

Fais que notre lumière rouge 

Force au dépôt de son bilan

L’obscurantisme qui nous gouge.

Seul qui sait dans ton pauvre bouge

Apprivoiser les oiseaux noirs

Peut traverser la zone rouge

En échappant aux éteignoirs.


MAGOG

401

Quand les marchands de désespoirs

Mettent en vogue une galère,

Qui contresigne leurs devoirs?

Qui fait entendre sa colère?

L’odeur canaille qu’on tolère

Sous le soleil voilé de smog.

L’orage acide qui éclaire

Sur la mer d’huile au lac Magog.

402

Un estivant mélange un grog

Pour une gueuse en pèlerine

Qui ne demande qu’un hot-dog

Et d’écouter pleurer sa mine.

Il dit trouver qu’elle chemine

Sur un beaucoup trop dur chemin.

Elle lui semble trop copine

De plus d’un bien méchant gamin.

403

À la fin de son examen,

Son œil concupiscent la touche,

Mais c’est comme une noire main

Qui lui enfonce un coin en bouche.

Lui faudra-t-il prendre une douche?

L’orage est là pour l’asperger.

Voudra-t-elle être fine mouche?

Elle a de quoi pour partager.

404

Dans la rivière on voit bouger

Du poisson qui ne prend pas fuite.

S’il veut toujours bien l’héberger,

Elle prendra une autre truite.

Mais la forêt noire est détruite

Par les nuages décapants :

Un futur champ d’horreur que bruite

Déjà le rock aux airs dopants.

405

Qui sème ces roseaux coupants?

Qui plante ces buissons de broche?

Qui sont ces tristes occupants?

Le monde est devenu si boche.

Elle prétend que sa galoche

A dansé dans le vin gaulois.

Le ressemblant de sa caboche

Lui vaudrait de très bas emplois :

406

Des pièces de mauvais aloi

Où faire à tous bonne figure.

Quand on est gueuse a-t-on le choix

De prendre ou non la sinécure?

Celle du plus sinistre augure

Fut pour un champ du Portugal

Plus beau à voir qu’une peinture

Et à chanter qu’un madrigal.

407

Une tempête de métal

Battait le reste de l’Europe.

Qui dans ce lieu loin du grand bal

Faisait pointer son télescope?

Un producteur très interlope

Pour six séances la prima,

Mais elle renversa la chope

Sur trois enfants qu’elle alluma.

408

Elle avait vu le cinéma

Commencé sur le Potemkine

Déboucher sur le lourd coma

Qu’allait inaugurer Lénine.

Elle avait vu la figurine

Déjà au rang de sous-soldat

Que l’Allemagne un soir chagrine

Implorerait contre Juda.

409

Mais c’est au temple de Ouiddah

Qu’elle avait ouï la zizanie

Monter du pauvre Canada

Jusqu’à l’ultime tyrannie.

La pauvre enfant serait punie

De retour chez ses propres gens.

La vérité serait bannie

Par le bon soin de ses marchands.

410

Combien de faux regards plongeants

Se font avoir main dans le buste?

Combien de romanciers méchants

Ne pensent pas mentir si juste?

Combien les pleurs de la plus juste

Passent souvent pour pleins de grog,

Surtout à l’œil qui les déguste

Dans son chalet près de Magog?


LE PAQUEBOT

411

Quand de la langue du bull-frog

Chacun craint le plus grand outrage,

Qui de la gueule du bull-dog

Saura entendre à temps la rage?

Le paquebot qui fait naufrage

Dont le pilote se plaint fort

De la lenteur du nettoyage

Aux employés du bar du bord.

412

Un homme à la mer crie « À mort!»

À l’autre qui de sa cabine

Ne sort que s’informer du sort

Du mauvais film qui se termine.

Les chiens, les rats et la vermine

Quittent le pont pour l’océan.

Mais l’officier de discipline

N’en veut qu’au mousse fainéant.

413

Tu es là dans le trou béant

Où plongent tant de mes pensées.

Tu m’y refais l’air bienséant

Qui me vaut bien des fiancées.

Leurs claques ne me sont lancées

Que sur mon cœur trop mis à nu,

Et mes façons trop nuancées

Pour mon niveau de revenu.

414

Du monstre en moi entretenu

Par la radio à fort volume,

Personne n’en a reconnu

Que les dégâts sur mon costume.

Le film d’horreur qui me consume,

Nul ne le prend trop au sérieux.

Mais qu’un sang coule de mon rhume,

Chacun devient soudain curieux.

415

Un grand patron se dit furieux

Contre ma flamme entretenue.

Pourquoi les cris si victorieux

Des employés qu’il diminue?

Le dictateur qui s’insinue

Dans les propos des gens de bien

Ne prendra place sur la nue

Que lorsque nul n’y pourra rien.

416

C’est dans le grand froid sibérien

Que s’est échoué un train de rêve,

Mais le grand but du Canadien

Est un cerveau toujours en grève.

Au stade où le grand jeu s’achève

Après des lustres de retard,

Un voile religieux se lève

Quand plus n’y pointe aucun regard.

417

Le match est à son dernier quart

Pour le sommeil de la piétaille

Dans l’estrade où un peu plus tard

Beaucoup mourront dans la bataille.

Nul ne reçoit une médaille

Que pour manquer exprès un but,

Mais jamais le champion ne braille

Que lorsqu’il est mis au rebut.

418

Quand l’hymne est à son tout début,

Le serment se prête à la reine,

Mais quand se verse le tribut

C’est à sa Majesté la Haine.

L’être vivant perd son haleine

Quand se font raides ses habits.

Le mort-vivant s’en vêt sans peine

Si lourdement qu’il soient fourbis.

419

Les gens des plus pauvres gourbis

Ne plaignent que la grande actrice

Car dans l’alcool de leurs débits

Gronde une antenne réceptrice.

On voit courir au même office

Les filles et les puritains,

Pour ne combattre qu’un seul vice,

Avoir les yeux trop mal éteints.

420

De l’écriture des destins

On veut apprendre les algèbres

Que font valoir les sacristains

Du nouvel-âge des ténèbres.

D’un monstre on croit voir les vertèbres

Dans l’eau depuis le bar du bord,

Mais de l’orchestre aux chants funèbres,

Aucun marin ne se plaint fort.


LES VOYAGEURS

421

Comment ne pas crier à tort

Quand le bateau se dit palace?

Comment ne pas crier à mort

Quand il se meut dans la sargasse?

L’inondation sépia qui chasse

De plus en plus de voyageurs

Qui revendiquent une place

Dans les étages supérieurs.

422

Vois mettre à pied les travailleurs

Venus se vendre à prix d’aubaine.

Vois-les chercher un autre ailleurs

D’où revenir la poche pleine.

Entends les rythmes qu’on assène

Aux habitués des petits bars

Qui une fois remplis de haine

En chassent les clients traînards.

423

Vois la parade des motards

Dans les beaux centres de la ville.

Vois les plus éclatants pétards

Leur faire un grand salut servile.

Entends le rire si débile

Des spectateurs de notre humour

Faisant passer pour malhabile

Quiconque chante encor l’amour.

424

Entends les derniers brins d’amour

Que le poète à gages glane

Et qu’il enferme à double tour

Sous la coupole de son crâne.

Vois s’égarer l’esprit qui flâne

Dans le grand centre commercial.

Vois la chambre où il se condamne,

Rêvant d’un numéro spécial.

425

Entends passer pour impartial

Le grand expert pharmacologue.

Entends le grand gala nuptial

Que lui font les chanteurs en vogue.

Vois-les planer sur une drogue

Qui rend les chiens plus triomphants.

Vois la terreur du pédagogue

Qui en prescrit à nos enfants.

426

Entends les tristes olifants

Sonnés par les derniers des justes

Que les clowns aux bons mots bouffants

Jettent aux hôpitaux vétustes.

Lis les journaux des dames frustes

Qui rêvent d’être en leurs iglous

Épouses des César-Augustes

En entendant venir les loups.

427

Vois fonctionner les gabelous

Auxquels n’échappent à la fauche

Que les malins assez filous

Pour réussir leur test d’embauche.

Entends tourner les gens de gauche

Au moindre souffle des grands vents.

Entends la bête qui chevauche

Quiconque au nombre des savants.

428

Vois prendre les plus grands devants

Par la faction conservatrice.

Entends sévir dans les couvents

La politique correctrice.

Entends à son cours d’avarice

L’étudiante au ronron profond.

Vois le preneur de sa matrice

Galérer dans son trou sans fond.

429

Entends les cieux qui se défont

Sur le parcours du pauvre ermite.

Entends ses dieux que l’on confond

Avec ceux de l’antisémite.

Vois le travail de la termite

Se propager comme un virus.

Vois défiler le sodomite

Sous l’avalanche des chorus

430

Entends pleurer comme un anus

Le fleuve où l’Amérique excrète

Ses plus toxiques détritus

Jusqu’à ce qu’un beau jour tout pète.

Entends ces vers que je répète

À toujours plus de voyageurs

Sachant entendre ta trompette

Dans leurs espaces intérieurs.

LES ÉCHECS

431

Quand tant de pauvres gens d’ailleurs

Goûtent la trêve canadienne,

Les derniers cris de nos veilleurs

Leur sont de la musique ancienne.

La forteresse sicilienne

Qui se bâtit sur nos échecs.

Le mat sans contre-jeu qui tienne

À l’adversaire en deux coups secs.

432

Du temps des fleurs et des bons becs

Le sida est tout l’héritage.

Les ménestrels et leurs rebecs

Ont le même opprobre en partage.

Ce qui fut notre long métrage

Est avorté pour des navets.

Le rejetons du Nouvel-Âge

Rêvent d’un monde plus mauvais.

433

Les grands romans que j’écrivais

Sont emportés par l’eau du Gange.

Le dépôt des meilleurs brevets

Se fait dans les ruisseaux de fange.

Le soleil même nous dérange

Après le gel des lis germés.

Chaque regard un peu étrange

Frappe en vain sur les cœurs fermés.

434

Les meilleurs vœux sont désarmés

Un après un par cette angoisse

Coulant des disques programmés

Pour que la bête en nous s’accroisse.

Au clair spectacle de la poisse

Où tombent tous les amoureux,

L’homme qui va passant se froisse

Face aux visages trop heureux.

435

C’est tout parler trop digne et preux

Que de soupçons le peuple accable.

Sans ton de voix bien fourbe et creux

On passe pour le plus minable.

Quand de l’époque formidable

On foule aux pieds tous les projets,

Du maître le plus effroyable

Sont rassemblés tous les sujets.

436

On croit mériter les objets

Que maintenant nous vend l’Asie

En accablant de durs rejets

Tout ce qui sent la poésie.

Des râles et de l’aphasie

Des gens du pauvre Canada

S’élève une chanson nazie

En hâte d’un second mandat.

437

Voyant la fange et le barda

Où vit ton peuple qui espère,

Notre plus malheureux soldat

Se croit imbu de savoir-faire.

Quand les enfants du prolétaire

Deviennent de trop grands savants,

Les seuls enfants qu’il laisse faire

Seront faits par les morts-vivants.

438

En soignant sur tant de divans

Toutes les âmes trop sensibles,

On laisse les jobs énervants

Aux chiens qui les prendront pour cibles.

De looks toujours plus impossibles

Chacun doit faire ses habits

Face aux cuirasses invincibles

Qui font la force des zombis.

439

Le luxe inouï de nos fourbis

Et nécessaires de ménage

Nous font tenir dans nos gourbis

Jusqu’au retour du Moyen-Âge.

Chacun se croit un personnage

Très admiré au cinéma

Sans voir l’agence d’espionnage

Qui règle ainsi tout le climat.

440

La lourde ardoise du karma

Est là pour tuer le goût de vivre

Et vendre plus de doux soma

Qui de mort lente nous enivre.

Sous un vaste plateau de givre

De petits hommes aux yeux secs

S’apprêtent à fermer le livre

Où sont prévus tous nos échecs.


L’IRONIE

441

Le goût sanglant de nos biftecks

Qui acheta notre atonie

Pendant que dans les bagnes grecs

Se poursuivit la symphonie.

Les blanches îles d’Ionie

Qui tinrent tête aux rois d’Iran.

Leur langue grise d’ironie

Qui résista sous le Coran.

442

Quand on ne voit pas le tyran

Qui brise toute jeune pousse,

Quelle chanson aura le cran

De mettre en vente sa frimousse?

Quand pour donner la sainte frousse

L’homme se croit un chat-huant,

Fais que ma langue l’éclabousse

Comme une sauce au goût gluant.

443

Le peuple pense trop puant

L’air de la cantatrice grecque,

Mais le voilà bien plus suant

Au grand bruit de ta discothèque.

À la grande bibliothèque

Le pasteur veut mettre le feu.

Mon mot du juste qui dissèque

Exaucera bien mieux ce vœu.

444

Les termes de mon bel aveu

Ne semblent bons que pour la bouffe,

Et leur langage trop vieux-jeu

Pour un coupable essai d’esbroufe.

Là où la voix humaine étouffe

Pour n’avoir pas l’air d’un slogan,

D’un dictateur d’opéra-bouffe

On chanterait bien l’ouragan.

445

Si quelques vers de Nelligan

Ont déclenché telle allergie,

À notre air bien plus intrigant

Tout fondra comme une bougie.

Notre oeuvre de théologie

Sera chantée en plein Harlem.

Sur la musique d’une orgie

À rendre noir Jérusalem.

446

Le premier prix de math elem

Sera toujours battu en brèche

S’il ne gravit pas le totem

Tenant le monde dans la dèche.

La trop belle œuvre que je lèche

Fait aussi peur au grand public

Que l’allumage de la mèche

Après la pose du plastic.

447

Quand un pauvre a des mots trop chic,

On entend tous les psychologues

L’envoyer jouer dans le trafic

Des véhicules et des drogues.

Les putes et les bouledogues

Qui leur tiennent lieu de maris

Marchent au vent des mêmes vogues

À Montréal et à Paris.

448

Une fois les chanteurs taris

Par le concert de la réclame,

J’ai senti au creux des saris

Monter une nouvelle flamme.

Quand pour me produire à Paname

J’ai manqué le dernier métro,

C’est toi mon autre et noire dame

Que j’ai chantée en mon bistro.

449

Au refus rogue du micro

De diffuser ma voix trop tendre,

A grésillé le premier croc

Du monstre qu’il nous fait entendre.

Jamais je n’oserais te vendre

Contre un tel haut-parleur puissant.

Laisse-moi tout le temps attendre

Qu’il faut pour purifier mon sang.

450

Là rends mon cri assez perçant

Pour qu’on l’entende jusqu’en France,

Malgré la presse de Hersant

Qui cherche à nier notre souffrance.

Gare qu’une autre fois la France

Fasse la pute à un tyran,

Pour cette fois-là d’assurance

Être à jamais mise au Coran.


CHARLEVOIX

451

Mon âme qui allait pleurant

Sur mon étoile mal logée,

Le soir où sur le Saint-Laurent

Je l’ai vue à son apogée.

Les flots de l’autre mer Égée

Sous les hauteurs de Charlevoix,

En rage sous l’humeur figée,

Privés de leurs tragiques voix.

452

Ô France des anciennes voix

Qui surent geindre avec la Grèce

Et des tableaux de Delacroix

Qui surent peindre sa détresse,

Ô France qui défis la laisse

Où la tenaient les Ottomans

Et qui refis cette promesse

Aux peuples des mauvais moments,

453

Ò France des légers romans

Où l’honnête homme cambriole

Et des chansons où les amants

Montent la femme qui s’étiole,

Ô France dont le jus de fiole

Abrutissant partout ailleurs

Avive par sa gaudriole

L’esprit qui œuvre aux jours meilleurs,

454

Ô France des mauvais baigneurs

Dont la radio sert de crécelle

Et des sordides Monseigneurs

Qui enflammèrent la Pucelle,

Ô France dont la foi chancelle

Et désespèrent tes amants

Quand prennent en ton escarcelle

Trop de volume tes serments,

455

Souviens-toi de tes boniments

À tes enfants perdus que traque

Le croc des bergers allemands

Comme à Ulysse près d’Ithaque.

Souviens-toi du Tchécoslovaque

Que tu crus bon vendre à Munich

Pour repousser d’un an l’attaque

Dont tu ne chus que plus à pic.

456

Quand les griffures de mon bic

Vaincront le froid qui nous engonce,

Quand parlera au grand public

L’autre fureur que je t’annonce,

Quand le soupçon qui nous dénonce

Mettra ta langue hors la loi,

Quand frapperont à ta semonce

Nos écrivains fuyant l’aboi,

457

Les teindras-tu bien loin de toi,

Partie honteuse qu’on ampute,

Ou diras-tu le bon aloi

De la complainte qu’on t’impute?

Prends garde qu’à cette minute

Le geste que tu nous promets

T’entraîne dans la même chute

Et cette fois à tout jamais.

458

Si tu vends contre un bout de paix

Ce qui nous reste de ton âme,

Notre fureur au verbe épais

Te séduira par sa réclame.

Tu voudras plaire au chef infâme

En lui livrant nos résistants.

Anglaise aussi sera Paname

Au bout d’encore moins de temps.

459

À chaque guerre de cent ans

Elle se fait ton ennemie.

N’y vendrait-on jusqu’au printemps

Contre du froid une accalmie?

Quand tu verras de la momie

Abandonnée au mauvais sort

Sortir le corps de l’endormie

Que tu croyais sentir trop fort,

460

Daigne ne pas vouer à la mort

Cette héritière qui t’encombre

Cachée en ce pays du nord

Comme une enfant bâtarde à l’ombre;

Daigne compter son chant au nombre

De tes plus nécessaires voix,

Ô dernier phare du temps sombre

Qui bat la mer sous Charlevoix.


LA CONTAGION

461

En entonnant ton air grivois

Je tiens au loin la bête en rogne,

Et en bravant tous ses renvois

C’est à ta chambre que je cogne.

Le preux gréviste de Pologne

Qui lutte par la religion.

Le même qui en Catalogne

Veut la chasser de la région.

462

Au recruteur de la légion

Qui me dit bon pour le service,

Fais craindre mieux la contagion

Que m’a valu ton lieu de vice.

C’est quand je vais comme écrevisse

Que ton fardeau se fait léger.

Ne donne pas mon sacrifice

À un état ou un clergé.

463

Entends pleurer Lydie Auger

Qui pour s’éprendre d’un gueux libre

Se crut le vœu de patauger

Dans les eaux des marais du Tibre.

Pour conserver son équilibre

Sous les attaques d’un démon,

Faut-il toujours que le cœur vibre

Selon le texte d’un sermon?

464

Quand d’un pays sans aramon

Un gueux renifle le plastique,

Faut-il chanter dans son poumon

Un air de guerre ou un cantique?

Fais que je passe l’Atlantique

Pour lui apprendre les efforts

D’une façon plus romantique

De boire et de coucher dehors.

465

Pour sa misère c’est alors

Que mes mots sont inabordables,

Grondent les petits chefs retors

Qui passent pour les plus affables.

Les employés les plus minables

Donnent des ordres de sergent.

Même les gueux ont des cartables

Et ne discutent que d’argent.

466

Chacun se cherche un job urgent

Pour ne plus écouter nos peines.

On fait mousser du détergent

Pour étouffer l’eau des fontaines.

Nos larmes passent pour hautaines

Quand le cantique est sur air rock.

Nos rages passent pour quétaines

Quand l’argent fait voter en bloc.

467

Entends s’unir au chant du coq

Qui veut nous prendre en sa gaguerre

Le prêche du pasteur ad hoc

Qui nous en veut d’aimer la terre.

Entends les bons mots de Voltaire

Contre les cœurs trop peu rusés

S’unir à ceux du prolétaire

Contre les corps trop peu usés.

468

Vois ces partis organisés

Par une seule et même bête

Qui ne les tient si divisés

Que pour qu’y meure l’homme honnête.

Daigne ne consacrer ma tête

Aux donateurs d’aucun devoir.

Je ne veux bien fêter la fête

Que des porteurs du drapeau noir.

469

Ton sein est en effet si noir

Que dans le noir de ta fenêtre

Aucun voyeur ne put te voir

Le soir que tu m’y fis connaître.

Des jus qui coulent de ton être

J’aime à sentir les doux relents

Que ne feraient point disparaître

Un nettoyage de mille ans.

470

Dans les vignobles Catalans

J’ai eu sans doute un grand ancêtre

Tant me propulsent les élans

Du seul désir d’en toi renaître.

C’est un amour prédit peut-être

Par une antique religion,

Mais c’est le chant « Ni dieu ni maître! »

Qui m’en donna la contagion.


L’OLYMPE

471

Si sans lumière est ma région,

Tant qu’on croit vivre en une limbe,

C’est que l’occupe la légion

Venant du mont coiffé d’un nimbe.

La pente abrupte que je grimpe

Sous les orbites des corbeaux.

Le feu de foudre de l’Olympe

Dont je couronne mes flambeaux.

472

Vois se laisser mettre en lambeaux

La terre dite notre mère.

Le sol se couvre de tombeaux

Où l’ennui règne au nom du père.

Quand en l’amour le monde espère,

C’est que le pervertit Vénus.

Quand le ciel noir soudain s’éclaire,

C’est la menace d’Uranus.

473

Le président est un minus

Si tel est le vœu de Mercure.

Le monde est à son terminus

Quand Pluton fait la nuit obscure.

C’est toujours de sinistre augure

Qu’est le ciel rouge de Pékin,

À part l’oracle qu’il procure

Au trafiquant le plus coquin.

474

Le missionnaire américain

Ordonne à son audience serve

D’aller au bagne de Vulcain

Expier ses vieux excès de verve.

Si la fortune de Minerve

Distingue un triste écrivassier,

C’est Mars qui veut qu’ainsi s’énerve

Un grand gendarme carnassier.

475

L’Himalaya au blanc glacier

Qu’on dit des sages l’apanage

Met au travail de terrassier

Le chantre du libertinage.

Les vieux démons du Moyen-Âge

Sont apparus à Fatima

Aux foules en pèlerinage

Sur ce plateau de cinéma.

476

Vishnou, comptable du karma,

Met au passif l’erreur de vivre

Et met en vente un long coma

Qui de l’angoisse seul délivre.

Là-haut sur son sommet de givre

Ce dieu fumant d’un air hautain

Fais rêvasser dans plus d’un livre

Que son ciel est le plus lointain.

477

C’est en fait un glacier sans tain

D’où les patrons de la planète

Ainsi qu’un gang napolitain

Pointent leurs armes à lunette.

Pour actionner la marionnette

Il font rejouer leur mauvais air,

Et au climax de la saynète,

Le temps d’orage où luit l’éclair.

478

Du feu sauvage de l’éther

Nul n’apprendra que le ravage

Tant que la main de Jupiter

Le gardera en esclavage.

Le tir féroce de l’orage

Ne m’a manqué que d’un cheveu

Quand tout-à-coup j’ai le courage

De saisir une branche en feu.

479

Monté sans même oser l’aveu

De ma grand crainte du tonnerre,

J’en redescends avec le vœu

D’en incendier toute la terre.

D’être la bombe de la guerre

Que fait le feu de notre amour

Contre l’Olympe qui l’enserre

Dans la prison de son tambour.

480

Les milliards d’hommes au labour

Et leurs héros que l’on enchaîne

Ont-ils l’espoir qu’enfin un jour

François Missile se déchaîne?

Quand à la foudre qui me freine

Se joint la meute des corbeaux,

Il n’est pour éloigner leur haine

Que d’y tremper tous mes flambeaux.


LES CHICAGOLAIS

481

Mon vêtement mis en lambeaux

Par la broussaille qui m’écorche,

J’ai couru contre les tombeaux 

Ouverts des luxueuses Porsche.

Le rire jaune de la torche

Dernière étape du relais

Avant de mettre à feu le porche

Du panthéon chicagolais.

482

Au terme proche des délais

Du vieux programme de la gauche,

Fais-moi l’amour que je voulais

Vivre en mes rêves de débauche.

Ne permets plus que je chevauche

L’oiseau vengeur du ciel troublé.

Fais dire vrai ma faux qui fauche

Mon pays producteur de blé.

483

Regarde non mon corps criblé

Des coups de botte de la soûle,

Mais malgré tout le long dribblé

De mon ballon de foudre en boule.

Fais que ma douce chanson coule

Sur le clavier du pianola

Et ne se perde dans le moule

D’aucune dame en falbala.

484

Rends mon cœur sourd aux lourds « hola! »

Que les dieux lancent des balustres.

Donne le ton du juste la

Qui du ciel bas brise les lustres.

Sous les lauriers les plus illustres

Prometteurs de brillants destins,

Fais-voir les brutes que tu frustres

Des aventures des Tintins.

485

Mets bas le masque des instincts

Que la peur de trop vivre aiguise.

Fais voir les mages clandestins

Qui les programment à leur guise.

Sens des humeurs de leur emprise

Combien l’ensemble est orchestral.

Je voudrais fondre la banquise

De leur palais de glace austral.

486

Débranche-moi du poste astral

Qui me compisse de vinaigre.

Donne le ton d’un air lustral

Que je pourrai danser en nègre.

Fais-moi chanter ton air allègre

Que n’ont pour fin que d’étouffer

Les vaches grasses quand la pègre

Permet au monde de bouffer.

487

Quand tout-à-coup je sens griffer

Sous ma chemise une termite,

Dis comment faire triompher

Sitôt ta flamme qui m’habite.

Il n’est pour éloigner l’orbite

Des mouches noires du sommeil

Que la lumière que débite

Sous ma ceinture ton soleil.

488

Ah! que mon teint si peu vermeil

Sous ton soleil que j’imagine

Noircisse ainsi qu’en ont pareil

Les belles au teint aubergine.

Ah! Que moi-même j’aie la mine

Dont je rêvai un autre corps.

Fais-moi mûrir la vitamine

Que je mendiai aux piments forts.

489

Ah! Que je batte les records

Que j’admirais chez les sauvages.

Fais-moi chanter leurs doux accords

Qui chez nous passent pour outrages.

Quand les grands maîtres et les mages

Font mettre à mort tous les penseurs,

Le plus parfait des camouflages

Est la démarche des danseurs.

490

Face aux ravages des censeurs

Rien ne peut faire de réclame

Que les prouesses des lanceurs

Qui vont jouant du lance-flamme.

Ne laisse pas la fin du drame

Aux chef de gang chicagolais.

Laisse les rôles haut de gamme

À de plus drôles pistolets.

LES KOPEKS

491

Au cinéma du grand palais

Où le bon genre se remorque.

Passent des films toujours plus laids

Où le bon cœur absent rétorque.

Le labyrinthe de Nouillorque

Plein du butin des vases grecs.

Le Minotaure au longs crocs d’orque

Qui veut du sang pour ses kopecks.

492

Le prix modique des biftecks

Dont semble rougeoyer la marque

Laisse les yeux toujours plus secs

Face aux jeunesses qu’on embarque.

L’affreux sourire de la Parque

Menace de couper le fil

Pour peu que le pantin débarque

Du scénario stupide et vil.

493

Le scénario est dit subtil

Par le grand producteur de crainte

Que d’autres suivent son long fil

Que ma main suit au Labyrinthe.

La terre entière est sous l’étreinte

D’un seul gouvernement secret

Qui tant qu’on brouille son empreinte

Fait vivre quoique à grand regret.

494

Les mannequins dont le portrait

Séduit les femmes langoureuses

Ont pour effet le plus concret

De refroidir les plus nombreuses.

Les amours ternes et scabreuses

À l’Ouest se meurent dans leur lit

Pendant qu’à l’Est les plus nombreuses

Courent les peines d’un délit.

495

Quand le grand argentier polit

Son magistral plan de relance,

C’est l’ouvrier qu’il amollit

Face au syndic de la violence.

Une main tient notre balance

Et la remplit de fruits kiwi

Tant qu’il lui faut notre silence

Pour affamer le Malawi.

496

La cible d’un scandale inouï

Semble mousser un vent de gauche

Jusqu’à ce qu’un peuple ébloui

Vote à nouveau pour son embauche.

Un beau programme alors s’ébauche

Sur le papier du technicien

En autant que son emploi fauche

Tous les emplois de musicien.

496

La gueule verte du martien

Se fait toujours plus accrocheuse

Pour que la peur du Grand Ancien

Passe pour trop moyenâgeuse.

La couverture nuageuse

Rehausse tous les faux débats

Pour que la tête trop chercheuse

Semble toujours voler trop bas.

498

Dans la musique des noubas,

Se produit ton chanteur de charme

Sur fond du bruit d’affreux combats

Et des trompettes de l’alarme.

Chacun y craint ta moindre larme

Que pour tenter de racheter

L’autorité qu’elle désarme

Vend tant d’objets prêts à jeter.

499

Le professeur peut contester

Les profiteurs de l’inconscience

Pour mieux se faire détester

Par le plus clair de son audience.

Tu n’as en fait pas d’autre science

Que l’art de me jeter en bas

Pour découvrir la Sainte-Alliance

Des chefs de tous les faux débats.

500

L’apprentissage des ébats

Au fil des films pornographiques

Fait piétiner d’un oeil plus bas

Les amours les plus magnifiques,

Entre autres nos amours uniques

Dont pour éteindre les bons becs

Les maîtres des cités iniques

Me donneraient tous leurs kopeks.


LE TIERS-MONDE

501

Ô reine de tous mes échecs,

Entraîne-moi à boire encore.

Quand les régimes se font secs,

Ce sont tes larmes que j’implore.

Les intérêts du Minotaure,

La chair des jeunes de son vœu.

La banque au lion ailé que dore

Le Tiers-Monde à sang et à feu.

502

Pour peu qu’un cœur ose un aveu

Aucune oreille ne s’arrête

Sauf pour traiter de trop vieux jeu

Le labyrinthe où il s’entête.

Pourquoi ne fait-il pas la fête

Sous le vacarme stéréo

Et cherche-t-il toujours la bête

En marge des jeux vidéo?

503

Pourquoi donc quand sous le préau

L’orchestre fait un grand battage,

Craint-il toujours qu’un grand fléau

S’abatte sur sa tête en rage?

Pourquoi quand brille le mirage

Sur les baigneuses en sommeil

Écoute-t-il au loin l’orage

Plutôt que de fondre au soleil?

504

Le chant trop dur de son réveil

Tournant en blague coutumière,

C’est dans son plus simple appareil

Qu’il se présente à la lumière.

Remontant comme une rivière

Sa vie où il a divagué,

Il veut changer sa tête fière

Pour une main au doigt bagué.

505

Oubliant combien fatigué

On fut d’entendre sa complainte,

Chacun se dit très intrigué

De voir son air changer de teinte.

Bizarrement chacun dit sainte

Sa voix naguère sous l’écrou.

De sa tendresse on a grand crainte.

On préfère en faire un gourou.

506

Quand la louange peu ou prou

À le jeter du ciel échoue,

C’est du beau monde le courroux

Qui tient son insouciance en joue.

On dit le jeu où il s’ébroue

Le moins utile au bien d’autrui.

Lui sait sa pousse dans la boue

Promettre un vrai futur bon fruit.

507

Il a beau vivre sans grand bruit,

À servir d’aide de cuisine,

On clame qu’il n’a rien construit

Ni même été dans une usine.

Quand sa figure enfin dessine

Les traits d’un beau jouvenceau noir,

Ses proches craignent qu’on destine

Sa chair trop tendre à l’abattoir.

508

Les trop beaux jeunes se font voir

D’un connaisseur qui les décore.

Le lendemain ils vont échoir

En nourriture au Minotaure.

C’est au Tiers-Monde que dévore

La banque au lourd taux d’intérêt

Qu’un trop beau rire en train d’éclore

Semble mener comme un décret.

509

Le monde ne se sent pas prêt

D’y suivre la chanson folâtre.

On la met en maison d’arrêt

Ou sous la griffe d’un psychiatre.

Sous la mauvaise humeur saumâtre

Qu’on lui injecte pour son bien,

L’acteur se dit que le théâtre

Était tragique et ô combien.

510

Il se dit qu’il avait fait bien

De pourchasser partout la bête.

Son intuition ne valut rien.

La preuve est maintenant honnête.

L’âme qui peine et qui s’apprête

À mettre le système en feu

Doit d’abord d’une simple fête

Faire le plus chaleureux vœu.


LE MALHEUR

511

C’est en passant à un cheveu

D’aller au monstre qui dévore

Que j’ai bien vu le double jeu

De l’ennemi qu’on subodore.

Le long crachat que j’expectore

Aux réalistes du malheur

Voulant calmer le Minotaure

D’autres envois de gars en fleur.

512

Plus j’ai joué d’un ton râleur

Les tragédiens les plus grandioses,

Plus m’a marqué cette pâleur

Ne laissant voir que mes névroses.

Plus le langage de mes proses

Se faisait noble et alarmant,

Plus sur la crasse de mes choses

Le monde allait me renfermant.

513

Plus augmentait au détriment

Des derniers pas de mon folklore

Les salves et les hurlements

Du monstre que l’argent implore,

Plus on disait qu’ici encore

Au moins le monde est à l’abri

Du croc du monstre qui dévore

Tant qu’on n’a rien contre son cri.

514

Plus j’y allais de mon haut cri

Que vendu tout notre silence

Plus nul ne serait attendri

En nous voyant sous sa violence,

Plus je disais sous l’arrogance

Des chefs de banque canadiens

Voir notre propre décadence

Vers le niveau des Tiers-Mondiens,

515

Plus dans la gueule des gardiens

Et des commères de l’envie

Me répétaient les quotidiens

Et leur lecture bien suivie,

Que ne connaît rien à la vie

Qui trop en jouit à satiété

Au point qu’en rage il y convie

Le reste de la société.

516

Plus dans le cœur bien arrêté

Des anciens professeurs de grève

M’ordonnait la publicité

Des meubles de leur nouveau rêve

De consommer l’époque brève

Jusqu’au dernier trip de coca

Jusqu’à ce qu’en effet l’achève

La peste ou bien le bazooka.

517

J’allais enfouir au Mont d’Oka

Ma voix que trop de rage plombe

Quand une nuit contre-attaqua

La flamme dont je suis la bombe.

J’avais grand crainte que la trombe

Laissât mon cœur carbonisé.

C’est mon plumage de colombe

Qui a pris le teint opposé.

518

Je me suis cru le préposé

Au numéro de l’hirondelle

Emportant le printemps rosé

Dans le sillage de son aile.

J’ai chanté ma saison nouvelle

Le temps d’un dégel de janvier.

J’allais jeter mon long libelle

Dans le vortex de mon évier.

519

Plus je me suis mis à convier

Le monde à mon bonheur de reine,

Plus lui m’accuse de dévier

Du devoir mâle de la haine.

Ma tête en feu d’acétylène

M’a fait passer pour excessif.

Mon bonbon bleu de méthylène

Lui semble encor plus subversif.

520

Puisqu’il me faut être agressif

Pour plaire aux gens de cette terre,

Mon corps qu’ils trouvent trop passif

Est un missile sur son erre.

Quand l’amour même fait la guerre,

La route du moins grand malheur

Est une impasse où on s’enserre

Et où s’étiole toute fleur.


L’EXPÉDITION

521

Quand tu survins comme un voleur

Et me fis voir ta scène osée,

C’était le don de ta valeur

Face au concert de la risée.

Le convoi morne de Thésée

Voilé de crêpe vers Minos.

Ma promenade malaisée

Sous les corniches de Patmos.

522

Si sombre que soit mon éthos,

Laisse du verbe de ma crainte

Jaillir le charme et le pathos

Prometteurs de ta douce étreinte.

À la figure au soleil teinte

De la couleur du drapeau noir,

On reconnaît l’âme assez sainte

Pour la croisière du Grand Soir.

523

C’est quand on a su bien l’asseoir

Sur un amour que le temps frustre

Que le plus dur sens du devoir

Mène au prodige qui l’illustre.

Ici tout rire un peu moins rustre

Semble la marque du paumé.

Au cœur de ma cité lacustre,

Fais un dessin mieux animé.

524

Les doux rêveurs ont trop ramé

En vain dans l’eau de la mort lente.

Du cauchemar tout programmé

Fais-moi jouer la fin violente.

On se noie en chaise roulante

Dans l’océan de la rancœur

Faute de bête plus parlante

Où projeter celle du cœur.

525

Pour encercler d’un gros marqueur

Le mal qui dans un coin nous tue,

Il faut laisser sembler vainqueur

Un tyran que chacun situe.

Le monde où l’homme s’évertue

À vivre mieux ne le veut pas.

Le monstre au bout de ma battue

Redressera plus d’un compas.

526

Ce pays faux dont les appas

Parlent de vivre et laisser vivre

Mène en cabane et à trépas

Le jardinier de fleurs de givre.

Il n’est piqûre qui délivre

Des disques de notre fierté

Que le spectacle d’un peuple ivre

De cracher sur la liberté.

527

Plus tôt chacun est alerté,

Plus loin il pourra prendre fuite

Avant que l’âge ou la cherté

Ne le contraigne à voir la suite.

Ce n’est pas tant la foi détruite

Qui fait le noir de mon drapeau

Que la lumière dont est cuite

Quand elle s’ouvre au jour ma peau.

528

Je vogue au rythme d’un pipeau

Que le vulgaire croit funèbre.

Quand en mineur chante l’appeau

Il appelle à l’amour célèbre.

Le ciel qui gronde et s’enténèbre

Semble parler de punition.

C’est quand soudain l’éclair le zèbre

Que me rassure ma passion.

529

L’arme absolue est la fission

Du sermon qui accable l’homme

Par le tracé de la mission

Qu’on dit à tort mener à Rome.

Quand ton si bon plaisir m’assomme,

Je pleure après tes sept douleurs,

Comme ton corps de jais consomme

Les traits de toutes les couleurs.

530

Seule la peur de nos chaleurs

Que fait monter tout pleur qui perce

Force à réduire nos malheurs

Les magiciens du grand commerce.

À meilleur prix on ne nous verse

Du vin de l’Île de Samos

Que de peur que sinon traverse

Le cri de l’Île de Patmos.


PREMIER JUILLET

531

Si déluré que soit l’éthos

Fédéraliste que j’énonce,

J’entends l’orchestre du cosmos

Répondre au chant de ma semonce.

Mon écritoire sous la ronce

À l’ombre d’un figuier douillet.

Sa couleur tendre qui annonce

La chaleur proche de juillet.

532

Chacun fait vœu d’un doux billet

Pour le spectacle du solstice.

Mais qui donc au premier juillet

Saura s’offrir en sacrifice?

Comment donc faire le délice

Des bleuetières d’Arvida

Quand on se voit mis au service

De l’unité du Canada?

533

J’en connais qui jusqu’à Ouiddah

Vont à la fête francophone,

Mais nul n’enfourche de dada

Que pour quiconque subventionne.

Quand le vieux jazz qui nous passionne

Ne semblait plaire qu’aux voyous,

Entraînait-il son épigone

Ailleurs que sur de durs cailloux?

534

Dans l’onde noire des bayous

Va toute langue un peu trop vaste.

Face à l’ensemble des fuckyous

Le sacre a droit au seul contraste.

Seule une étoile très néfaste

Peut plaire aux dames d’Ottawa,

Mais il faut être pédéraste

Pour chanter pour le Québec coi.

535

Si l’anglais règne par l’effroi,

C’est l’enfant que le français baise.

C’est la même mauvaise foi

Qui met les deux parlers à l’aise.

J’avais voulu par notre ascèse

Joindre en un seul les deux penchants,

Et à la même catéchèse

Faire assister les deux marchands.

536

Si l’un s’éprend d’enfants touchants,

L’autre prend d’Agatha Christie

Les regards bêtes et méchants

Dont son église s’est bâtie.

À cette union bien assortie

Ne manquait que ton doigt bagué,

Mais, ô surprise, la partie

S’avère être un mariage gay

537

Le sang du destin conjugué

S’avère être une feuille morte.

Son Monsieur le plus distingué

Père du peuple qui avorte.

Le temps que l’ouragan emporte

L’acte impossible à consommer,

De ton peuple autre qui m’escorte

Je nous ferai enfin aimer.

538

Celui qui crut bon me nommer

Un nègre blanc de l’Amérique

Se doutait-il de me semer

Sous ton soleil peu touristique?

Seul ton haut lieu problématique

A déjà fait le bon accueil

À cette langue romantique

Qui veut revivre en ce recueil.

539

Le Québec lutte avec orgueil

Pour une langue qu’il dédaigne.

En devra-t-il faire son deuil

Pour que l’hymen déchire et saigne?

Mais ne remets à son enseigne

L’anglais qui tant le rebuta,

Qu’avec les cris de musaraigne

De son accent de Calcutta.

540

Ce ciel ouvert pour habitat

T’adore dans ton plus grand temple

Comme ton plus mauvais état

Souffre pour ton plus fier exemple.

Pour leur union que je contemple

Ici en ce premier juillet,

D’un geste magnifique et ample

Reçois ici ce doux billet.


LES CANADIENS

541

Chacun empoche un bel œillet

Pour ne plus écouter nos peines.

Plus nul ne tape du maillet

Quand on se tape les bedaines.

Les péristyles blancs d’Athènes

Où discouraient les tragédiens.

Les larmes de nos Madeleines

Pour réveiller les Canadiens.

542

Nos chaînes et nos quotidiens

M’écrasent tant sous leur ordure

Que dans les cinémas indiens

Ma vie aurait été moins dure.

Dans ce qu’on dit notre culture

Seul fait fortune le pourri.

Une authentique dictature

M’aurait sans doute mieux nourri.

543

Tant me fait mal l’amphigouri

Dont mon peuple avachi se berce

Que le ciel m’eût bien mieux souri

Chez les ayatollahs de Perse.

Quand le gérant d’un grand commerce

Prends l’argent du compte courant

Pour financer sa foi perverse,

On veut passer pour tolérant.

544

Entends pleurer le Saint-Laurent

Par où le continent excrète

Son miasme le plus écœurant

Jusqu’à ce qu’un beau jour tout pète.

Tant que le peuple le rouspète,

Un songe reste toujours creux.

Un mur ne craque à la trompette

Que résonnant du souffle hébreux.

545

Les meilleurs vœux des plus nombreux

Disant le jour de gloire proche

Bloquent toujours les gestes preux

Tant craints par le pouvoir fantoche.

Quand le public instruit décroche

En quelques jours tous ses drapeaux,

Là seulement enfin s’approche

Le soir qu’il craint fort à propos.

546

C’est quand il semble en tel repos

Qu’à un mollusque on le compare

Que le peuple est le plus dispos

À ce qu’un monstre s’en empare.

Le grand spectacle qu’il prépare

Est déjà d’un goût si hideux

Que s’il faut bien qu’il se sépare,

C’est non d’un autre mais en deux.

547

C’est son rendez-vous hasardeux

Qu’avec le monde ici j’apprête,

Car à un peuple cafardeux

Vient non la belle mais la bête.

Le déclencheur de la tempête

Ne sera pas une scission,

Mais le grand vœu d’avoir ma tête,

Premier noyau de sa fission.

548

Ta ville meurt d’inanition

Pour avoir ton plus vaste temple.

Ton île est en démolition

Pour offrir ton mauvais exemple.

Pour leur union que je contemple

En ce pays qui croit m’avoir,

D’un geste magnifique et ample

Prends réception de ce devoir.

549

Pour ta fin de non-recevoir

À ceux qui veulent qu’il se scinde,

Fais de mon peuple un peuple noir

Parlant aussi l’anglais de l’Inde.

Comme le beau parler se guinde

Aux fêtes du premier juillet,

Fonds le mensonge qui le blinde

Aux larmes de ce doux billet.

550

À discourir comme un œillet

En vain se bat le pacifiste.

Le film d’horreur qui sommeillait

Plaira au rouge et au fasciste.

Quand passera ma chanson triste

Sous le croc de nos comédiens,

On devra me sacrer artiste

De l’unité des Canadiens.


LE SALON DE L’ÉSOTÉRISME

551

Sous le ciel des maîtres indiens

Plus d’un chercha une sortie,

Pour ne plus être des gardiens

Du but final de la partie.

La classe instruite convertie

Par l’astrologue du salon,

Comme autrefois par la Pythie

Du sanctuaire d’Apollon.

552

Quand on pousse un sanglot trop long

Dans les brouillards de la détresse,

On pose pour diachylon

Le mot d’une devineresse.

Elle prévoit en charmeresse

Un grand amour, un bon métier,

Mais se fait la plus vengeresse

Pour le restant du monde entier.

553

Chacun se met sur le sentier

De sa toute petite affaire

En pillant dans le grand chantier

Du monde qu’il voulait refaire.

Celui qui exigea du père

Des lendemains si triomphants

Laisse couler dans la misère

Son frère et ses propres enfants.

554

Mène-moi là où tu pourfends

Les maîtres de l’ésotérisme.

Sachons sonner les olifants

Qui mettront fin à leur charisme.

En passant tout le ciel au prisme,

Ils ne découvrent de chemins

Qu’à la lueur du cataclysme

Qu’ils font pleuvoir sur les humains.

555

J’ai perdu tous les parchemins

D’enseignement de leurs algèbres

Faute d’avoir la tête aux mains

Des gestionnaires des ténèbres.

Seuls les très riches et célèbres

Sont dignes de leur attention,

Mais le troupeau paissant des zèbres

Est là pour leur chambre et pension.

556

En délaissant toute invention

Au cours trop apparent des astres,

On entre au camp de détention

Pour la beauté de ses pilastres.

On est du camp des médicastres

Qui au lieu de vouloir guérir

Dressent les plans et les cadastres

Selon lesquels on doit périr.

557

Mais quand on m’en veut de chérir

Ton ciel de nuit rempli d’images,

La science qu’on croit bon quérir

Cause d’encor plus grands dommages.

Nul n’entre dans le camp des mages

Monopoleurs des guérisons

Qu’en promettant tous leurs hommages

Aux fabricants de nos poisons.

558

Quand dans mes grandes pâmoisons

Mes accents se font hébraïques,

J’en veux à toutes les prisons

Dont les gardiens sont trop stoïques.

J’en veux bien sûr aux mosaïques

Prétendant dire des secrets,

Mais plus encore aux fois laïques

Prétendant aux seuls faits concrets.

559

Tous les savoirs par trop abstraits

Disant construire un nouvel âge

Ne font que vendre les attraits

D’un autre et pire Moyen-Âge.

En trente-trois un monstre en rage

Eut la Bavière pour berceau,

Lieu et année où plus d’un sage

Attendait l’Ère du Verseau.

560

Entends sur scène le pourceau

Qui improvise et crie  « hostie! ».

Sous l’air vulgaire du morceau,

Vois le grand but de la partie.

Quand notre élite pervertie

Trouva le peuple trop colon,

Elle alla voir une Pythie

Digne du temple d’Apollon.


LES MAGICIENS

561

Entends tonner le gros flonflon

Composé pour le Roi des elfes.

Vois éclairer le grand salon

Animé par les Philadelphes.

Mon sentiment qu’alors à Delphes

Parlait l’argent des Phéniciens

Que firent continuer aux Guelfes

Leurs successeurs les Vénitiens.

562

On rend un culte aux patriciens

De l’illusion technologique,

Mais dans les temps les plus anciens

Sévissait le même art magique.

C’est un concert démagogique

Sans autre but que d’écraser,

Contre lequel l’acteur tragique

Est le seul pion à opposer.

563

Nul lieu ne peut neutraliser

Complètement son influence,

Mais en certains on sent peser

Sa dictature sans nuance.

Son seul souci est l’assurance

Qu’aussi peu d’hommes que se peut

Auront l’audace et l’endurance

De vouloir ce que leur cœur veut.

564

Chaque chanteuse qui s’émeut,

Chaque savant qui s’évertue,

Chaque Tristan qui cherche Iseut

Fait la lumière qui le tue.

Il sait qu’au pas de la tortue

Le file une chanson d’amour.

Et qu’à la fin de la battue

Il devra poindre dans la cour.

565

Il aura beau battre tambour

En face de sa voix coupée,

Le simple souffle du grand jour

L’achèvera mieux qu’une épée.

Par lui la terre est occupée

À s’entre-déchirer son pain

De crainte qu’à notre équipée

Ne pense plus d’un bon copain.

566

De la marmite de Papin,

Quelque couvercle qui la plombe,

Ou la serrure du grappin,

Vient un degré qui la fait bombe.

Quand on croit vivre en une tombe

Tant au suicide pousse l’air,

On fait le vœu de cette trombe

Qui le rendra plus vif et clair.

567

Quand le grand humaniste Blair

Pousse à la guerre des termites,

On rêve d’un nouvel Hitler

Pour dire qu’il y a des limites.

Au nouveau monde tu m’invites

À présenter un autre chef

Là seulement, où tu habites,

Je descendrai d’aéronef.

568

Sur le parvis de Saint-Joseph

Que le soleil couchant caresse,

Saurai-je voir l’instant si bref

Du rayon vert de ta promesse?

N’attendons pas une kermesse

Que de Bavière on parodiât.

Cette fois-ci la grande messe

Ne quittera pas les médias.

569

Tant de puissance on leur dédia,

Trouvant l’Église trop sévère,

Que les voilà un immédiat

Gouvernement totalitaire.

Que reste-t-il donc pour faire

Échec aux boss du mauvais sort

Que de lancer leur grande affaire

Avant le seing de leur accord?

571

Des ouragans ayant du Nord

Pris les modernes par surprise,

Reste un troisième bien plus fort

Que l’on ne croit encor que brise.

Mais pourquoi pas quand de Venise

Soufflent les mauvais airs anciens,

Quand dans un fjord sous la banquise

Oeuvrent de pires magiciens?


VENISE

572

Les peintres et les musiciens

Dont à Venise on fait parade,

Pour occulter les patriciens

Qui nous refilent leur salade.

Les beaux choreutes de l’Hellade

Dansant au son des bouzoukis

Pour soulager mon cœur malade

Des lourds concerts des Suzukis.

572

Quand sur ton rythme si exquis

Je ferai luire cette larme,

Les maîtres du pays conquis

Tireront le signal d’alarme.

Qu’on soit sans crainte, je n’ai d’arme

Pour déclencher les grands combats

Que la remise au jour d’un charme

Emprisonné dans les noubas.

573

Quel garde a vu un branle-bas

Prometteur de plus gros tonnerre

Qu’un trop plein de ferveur en bas

De la ceinture qu’il resserre?

Il voudrait réserver la terre

Aux membres de sa société.

Je suis trop faible pour sa guerre,

Trop mou pour en être exploité.

574

J’ai perdu la capacité

D’en être la langue menteuse,

Quand ton amour m’a incité

À être sa partie honteuse.

Comme la femme est trop frotteuse

Et ne veut plus avoir d’amant,

Je trotte comme la trotteuse

D’une bombe à retardement.

575

C’est non pas un gouvernement

Qu’il me faut vaincre en tant qu’artiste,

Mais une engeance réclamant

En vain la fête de Baptiste.

Plus l’artiste est séparatiste,

Plus insipide est son morceau,

Plus c’est la même chanson triste

Qui tient la terre en son cerceau.

576

Lorsque j’aurai comme un pourceau

Bien joué dans la fange du monde,

Fais-moi sauter sur le Verseau

Qui fait pleuvoir sa mauvaise onde.

S’il faut que ce péan réponde

À ceux de la perfide Albion,

C’est partout où la foi se fonde

Sur le signe opposé au Lion.

577

Au temps du livre du Million,

La bête entretenait Venise,

Avant de prendre le galion

Qui l’emmena sur la Tamise.

Ne permets donc plus que Venise,

Ce port de style si bâtard

Où tout ne fut que marchandise

Passe pour une cité d’art.

578

On vanta sous son étendard

La liberté de ses flottilles,

Mais pour les lettres du mouchard

Ses murs ont tous des écoutilles.

Quand dans ses bruits pour des vétilles

Prennent refuge les chorus,

Ce sont des plans pour des bastilles

Qu’au monde entier on vend motus.

579

J’entends pleurer comme un anus

Le grand canal que tu surveilles.

J’y vois mourir au terminus

Tant de promesses de merveilles.

Veille qu’au terme de mes veilles

Je reste dans les clairs-obscurs.

Nos murs aussi ont des oreilles,

Et nos oreilles sont des murs.

380

Quand les premiers soleils futurs

Enfin refont un grand spectacle,

De tous les petits hommes durs

Coulent les baves en débâcle.

Contre le chant de cet oracle

Chanté au son des bouzoukis,

S’uniront comme par miracle

Tous les chauffeurs de Suzukis.


LE MONSTRE ODIEUX

581

Pour fuir le bien si mal acquis

Par le patron qui nous surveille,

Emmène-moi dans ton maquis

Faire le mal qui t’émerveille.

Cet air nordique qu’ensoleille

Mon cri de guerre au monstre odieux.

Près de ma plume une bouteille

Du vin le plus aimé des dieux.

582

Au clair de ce grand soir radieux

Qui luit au bout de mon allée,

Rends mes sanglots plus mélodieux

Face à la glace accumulée.

L’onde enfin libre et défoulée

A beau former plus d’un ruisseau,

L’embâcle au bout de sa coulée

Ne peut céder que d’un morceau.

583

Au signe fixe du verseau

S’accroche en vain la foi hippie.

En devenant ton vermisseau,

Je saurai la mettre en charpie.

À l’université impie,

Je ne suivrai pas d’autre cours

Que ton tonnerre qui épie

La voix en quête de secours.

584

C’est quand le chant de leurs amours

Est menacé d’horreurs certaines

Qu’on voit enfin des troubadours

Prendre place auprès des fontaines.

Comme jamais n’en vit Athènes

Fleurissent les talents nouveaux,

Mais les seuls films les plus quétaines

Ont la faveur des gros cerveaux.

585

Les censeurs baissent leurs niveaux

Quand la tendresse enfin s’étale,

Et non quand dans les noirs caveaux

La nudité est plus totale.

La drogue ne fait plus scandale.

On n’en veut plus qu’aux trop gros cœurs.

L’ivresse est dite alors mentale

Par les gardiens des grandes peurs.

586

Ce n’est plus le taux de vapeurs

D’alcool que guette la police.

On met au point les détecteurs

De l’ingrédient d’un autre vice.

C’est une main de Béatrice

Quand en enfer est l’écrivain.

C’est sa caresse admiratrice

Qui fait qu’on l’injurie en vain.

587

C’est l’amour fait par le bovin

À ta hauteur spirituelle.

C’est le frou-frou du pleur divin

Sur ton image sensuelle.

Il a beau mettre à la ruelle,

Il fait marcher d’un pas de roi.

Un grand danger de mort cruelle

Ne fait que l’augmenter en soi.

588

Au clair de l’offre de l’emploi

Qui je postule en ce poème,

On dira de mauvais aloi

Quelque expression qui fait qu’on aime.

Chaque fleur que ton amour sème

Fait rêver de révolution.

Pour reporter ce gros problème,

L’état se ruine en subvention.

589

Plutôt que de faire attention

De ne froisser l’âme trop bonne,

On rayera de la nation

Tout corps qui tant soit peu rayonne.

Les éditeurs de l’Hexagone

Ont jugé bon de m’oublier.

Je crois que ceux du Pentagone

Tarderont moins à publier.

590

Une autre fois pour se plier

Aux ordres d’un certain ancêtre,

On a mis sous le bouclier

Une autre étoile en train de naître.

Je me suis dit qu’il est peut-être

Mieux de laisser au monstre odieux

Lui-même soin de reconnaître

Ses ennemis les plus radieux.


LE COSMOS

591

C’est nappé de ton insidieux

Et âcre parfum de négresse

Que je devine ton studieux

Plan de bataille qui progresse.

Les vignes nobles de la Grèce,

Nectar qu’incarne le Samos.

Le raisin d’or que le pied presse

Au péristyle de Patmos.

592

Ô cible de mon doux éros,

Fais que ta scène dégourdie

À défier les lois du cosmos

Vienne à bout de ma tragédie.

Fais que le terrible incendie

Ravageant tout le pays grec

Tourne à la douce mélodie

Dont je cherche à sucrer mon bec.

593

Seul peut mouiller un terrain sec

Où veut fleurir en vain la rose

L’eau vive qui ne pleut qu’avec

Les pleurs qu’exprès son amour cause.

Pour que ma ville se repose

Du grand bruit de son rodéo,

Enclenche après la courte pause

Le mécanisme du fléau.

594

Aux enfants-fleurs sous le préau

Permets que je serve un breuvage

Dont sur les chaînes vidéo

Nul n’a encor fait le message.

Noire Erzulie, à ton ombrage

Je danse de tout mon élan.

Permets qu’au bout de ton passage

Je sois ton plus beau cheval blanc.

595

J’ai plus ou moins suivi ton plan.

Je ne suis pas amant modèle.

J’ai trop longtemps tiré au flanc.

Mais suis-je pas toujours fidèle?

Dis « Viens! » à moi, ta haridelle.

J’ai mis en vente mon bazou.

Vois mon crin blanc qui étincelle

Dans l’atmosphère de grisou.

596

Si petit que soit mon gazou

Je ferai face à la musique.

Mets dans le jus de ton bisou

Ce qu’il faut de potion magique.

Retire mon grand air tragique

Du plus profond de mes poumons.

Fais-moi foncer sur la logique

Où nous enferment les démons.

597

Vois pondre et mourir les saumons

Au bout du fil de la rivière.

Sous le barrage des sermons

Permets qu’éclate ma prière.

Ne me laisse pas sans lumière

Face aux éclairs au magnésium.

Fais que le jeu de ma première

Fasse oublier le millénium.

598

Ne laisse pas sur le lithium

Mourir les fleurs de nos folies.

Aux vibrations de ton médium

Meurent plus de mélancolies.

Premier cheval que tu délies,

Je fais ton numéro spécial.

Dernier brin que tu exfolies,

Je réponds à ton cri nuptial.

599

Y en aura pas de commercial.

Nous allons tuer la bête blonde.

En pratiquant ton art martial,

Je saurai mettre fin au monde.

J’entends ton peuple qui me gronde

Et mon ogive en lui darder.

Ah! J’ai si peur de la seconde.

Mais rien ne sert de retarder.

600

Entends mon cœur que font barder

Et envoyer sitôt en rage

Les livres voulant tous farder

Le sens de ton si clair message.

La drogue du plus beau voyage

Qu’incarne le vin de Samos

Confère seule le courage

Pour tenir tête au grand cosmos.


ORAGE HYPERBORÉEN

601

Vois se dissoudre mon éthos

Quand tu fais voir ta taille fière.

Quand je me perds dans le pathos

Fais voir le fil de ma croisière.

Le blé ployant sous la lumière

D’un ciel méditerranéen.

Les coups que frappe à la chaumière

Un orage hyperboréen.

602

Quand dans un théâtre égéen

Mes yeux trop amoureux te guettent,

C’est sous ton ciel dit guinéen

Que mes deux peuples me rejettent.

Anglais et Français nous remettent

Les cors et cris de leurs légions.

Sachons que de tels bruits promettent

Plutôt un choc de religions.

603

Peu savent que dans nos régions

Et non en quelque Palestine

Tes délicieuses contagions

Ont fait leur œuvre clandestine.

De nos amours l’Anglais s’obstine

À craindre nul ne sait quel tort

Qu’à coup d’argent il procrastine

Sous le couvert d’un faux accord.

604

Puisqu’au Québec on met à mort

Tout ce qui sort de l’ordinaire,

J’ai prié pour ton mauvais sort

Lancé d’Afrique lagunaire.

Quand passe pour réactionnaire

Le trop bon mot de ma leçon,

C’est à ta plèbe débonnaire

Que je raccorde ma chanson.

605

Le savoir-faire d’un maçon

Ne peut que nuire à mon ouvrage.

Dis-moi quoi faire pour façon

À ton terrible peuple en rage.

En son ruisseau où ton orage

Emporte à l’eau le moindre plan,

Permets qu’au bout de mon naufrage

Me laisse enfin tomber mon clan.

606

En me montant pour cheval blanc

Tu feras tes plus belles crises.

Pour mériter d’être à ton flanc,

Il faut braver ta cour d’assises.

Dans l’embarras du choix d’églises,

Sept seules sont de bonnes fois.

La première, où tu m’électrises,

M’a enseigné l’esprit des lois.

607

J’ai n’ai su taire les abois

Des chiens de garde de l’angoisse

Qu’au son de tes tambours de bois

Dont le prédicateur se froisse.

Là m’a admis en sa paroisse

Ta douce religion de nuit

Pour qu’au creux même de ma poisse

Repousse notre espoir détruit.

608

C’est à la percussion du bruit

Qui cherche à nous mettre en charpie,

Que je répéterai le fruit

De ce qui fut notre œuvre pie.

En entendant cette copie

Des hauts cris de ton cœur qu’on fend,

Notre nation si accroupie

Dansera d’un air triomphant.

609

Alors la bande qui défend

Cette prison qui nous enserre

Aura sonné de l’olifant

À tous les traîtres de la terre.

Sitôt le culte du tonnerre

Rendu à la fécondité,

Ce qu’on appellera la guerre

Des deux lis aura éclaté.

610

Le lis blanc pour la chasteté.

Le rouge feu pour le martyre

Que l’amoureux trop excité

De la part du premier s’attire.

Que ce pays enfin soupire

D’un air méditerranéen,

Contre-attaque un mondial empire

Sous son ciel hyperboréen.


LE PRÉAU

611

Quand au public marmoréen

Ma bouche cherche en vain à plaire,

C’est d’un nuage péléen

Que vient l’odeur que mon nez flaire.

La trompette et la caisse claire

Qu’on fait sonner sous le préau.

Le groupe rassemblé sur l’aire

Prêt pour la danse du fléau.

612

C’était la même météo

Quand, sous la dépression profonde,

La riche Montevideo

Se retrouva dans le Tiers-Monde.

Pour que ce sort triste et immonde

Soit évité au Canada,

Fais que j’exerce ma faconde

Au péristyle de Ouiddah.

613

C’est en ce temple que blinda

La fange où on le voit paraître

Que ton corps noir qui m’obséda

M’a fait laisser l’avoir pour l’être.

Laisse les chèques de bien-être

Aux clients des petits tripots.

Fais qu’en ton cœur brisé j’empêtre

La haine des payeurs d’impôts.

614

C’est quand il semble en tel repos

Qu’on le croit à jamais de glace

Que le peuple est le plus dispos

À nous huer sur la grand place.

On va disant que son audace

Est morte un soir de quatre-vingts

Sans voir que pour rugir la masse

Doit nous vomir dans les ravins.

615

C’est aux cow-boys les plus bovins

Et non aux autres forts en rimes

Que les influx les plus divins

Aiment remettre leurs victimes.

C’est aux petits chasseurs de primes

En manque d’ordres de la cour

Que comme le plus grand des crimes

Se donne le plus grand amour.

616

Pour que ne tourne pas au four

Cet opéra si hystérique,

Fais qu’en ta fosse le tambour

Résonne de toute l’Afrique.

Quand ta trompette analgésique

Est embouchée à pleins poumons,

On danse enfin sur la musique

Qui met en rage les démons.

617

On jette à terre les Simon

En invoquant l’astre néfaste.

On met en pièces les sermons

Composés par le pédéraste.

Quand je demeure le plus chaste

Au sanctuaire de ton flanc,

Tu fais ton œuvre qui dévaste

En me montant pour cheval blanc.

618

Quand dans le parc du Vert Galant

L’âme se dresse toute pure,

C’est par un prêche noir sur blanc

Que se révèle enfin l’ordure.

Pour qu’enfin passe la figure

De ce monde toujours plus gris,

S’élève enfin la dictature

Des cœurs qu’il a le plus aigris.

619

Jamais pour l’air de tout Paris

Je ne te trahirai, ma mie :

Je ne veux pour pousser mes cris

Que le public de Jérémie.

De par sa foi qu’on dit vomie

Par toute espèce de Bon Dieu,

Nous lancerons l’épidémie

D’où infecter tout autre lieu.

620

Ce que le monde pense un pieu

Où écrouer l’âme en souffrance

Est en fait l’axe du milieu

Tournant autour duquel il danse.

Ne laisse plus Son Éminence

Mettre la main à mon fléau.

De retour à la souvenance,

Marions-nous sous le préau.


LA SOLUTION

621

Afin que notre météo

Cesse d’être toujours plus laide,

Mets sur la carte de géo

Notre chanson qui crie à l’aide.

Le cri d’alarme d’Archimède

Ayant trouvé la solution

Au chant funèbre de l’aède

En sortant de son ablution.

622

Dans le brouillard de pollution

De mon obscure métropole,

L’âme prend pour résolution

Une conduite plus frivole.

J’avais ouï dire par l’école

Qu’on ne dépose son émoi

Dans la cassette d’une idole

Qu’au préjudice de sa foi.

623

Quand je vis resplendir sur moi

L’étoile de bonne aventure,

Je séduisis par cet envoi

Une fleur presque sans rature.

Elle vivait dans la nature

À la manière des Indiens

Et faisait la caricature

De leur doux gestes quotidiens.

624

Quand du concert des tragédiens

Je revenais l’âme en détresse,

De ses doigts tendres et gardiens

J’avais les pieds sous la caresse.

Quand nous conviait à la paresse

La chaleur aux puissants accords,

Nous nous étions fait la promesse

De nous coucher toujours dehors.

625

En dépit des immenses torts

Que lui fait l’air chargé de suie,

Sous les tonnerres les plus forts

Nous sortions pour bénir la pluie.

Dans l’eau du fleuve qui essuie

Ma ville aux tristes alentours,

Nous rattrapions la vague enfuie

Vêtus de nos plus beaux atours.

626

Nous ramenions à ses beaux jours

La vague de la foi hippie

Qui du ciel d’or aux noirs vautours

Rêvait de faire la copie.

En position bien accroupie

Je cuisinais son plat voulu,

Et de sa bouche de harpie

Je dévorais alors la glu.

627

Pour sa patrie elle eût voulu

Que le grand Canada se scinde,

Mais mon coeur avait résolu

D’en faire un bel état de l’Inde.

Pour que l’élite qui se guinde

Ne brouille plus nos airs collants,

J’ai fait prière que nous blinde

L’ordre des castes et des clans.

628

Ne laisse plus les tire-au-flanc

Noyer nos rêves dans leur verre.

Le doux refrain des Indiens blancs

Exige une terrible guerre.

Il n’est pour vaincre l’Angleterre

Qu’un air de flûte aux doux froufrous

En concerto pour son tonnerre

Quand tu me prends pour cheval roux.

629

Il n’est pour vaincre le courroux

Du colonisateur barbare

Que de le perdre au fond des trous

Où ton collage se prépare.

Ne permets pas qu’on se sépare

Au trop bon mot d’un billet flou.

La seule invention qui répare

Est celle de la Crazy-Glue.

630

L’amour collant d’un plus jaloux

Et non ce bloc qui nous isole

Nous fera faire un doux glouglou

Aux maîtres de la métropole.

Quand ce qu’on apprend à l’école

Ne produit plus que pollution,

Manger de la suprême colle

Reste la seule solution.


LES MÉDIAS

631

C’est en passant par l’ablution

De notre religion si raide,

Que l’on fait la révolution

Que le bourgeois croit la plus laide.

Quelques tours de vis d’Archimède

Dans le barrage des médias.

Sous le béton qui d’un coup cède

Un lac de brandons immédiats.

632

Tout le temps que tu me dédias

À enrichir mon florilège,

À mots couverts tu incendias

Toutes mes notes de collège.

Tu me radias du privilège

De diffuser sur le réseau.

Permets qu’au bout de ton solfège

Je puisse jouer de mon roseau.

633

À célébrer comme un oiseau

Ton galbe que mon œil débusque,

Je passe sous le grand ciseau

Du moraliste qui s’offusque.

Mon grand talent jugé trop brusque

Me vaut l’emploi d’un portefaix

Qui de sa bouche un peu mollusque

Chante des vers aussi parfaits.

634

Quand je célèbre les hauts faits

Ayant rendu son peuple libre,

Je suis taxé par ses préfets

D’ennemi de son équilibre.

Le sens éthique dont je vibre

Me fait passer pour animal.

Fais de moi l’homme de calibre

Érigé en axe du mal.

635

La nuit que m’a poussé au mal

L’idole que je voulais mienne,

Loin de la foi du trop normal

J’ai fui pour la mystique indienne.

Lorsque pour une moins que chienne

Mon vers se fait le mieux poli,

La cité de la joie ancienne

Rend un grand culte à toi Kâli.

636

Quand Jupiter aura pâli,

Couche-moi sous le toit de tôle

Où ton visage si joli

Fait que l’horreur paraît si drôle.

Fais que ma bonne mine enjôle

Le missionnaire américain.

Pour que j’échappe à son contrôle,

Fais de moi ton cheval rouquin.

637

Fais-moi l’amour le plus coquin

Au son du chœur des vents céleste,

Je saurai vaincre le requin

D’un mot du juste qu’il déteste.

C’est ton sari ample et modeste,

Non pas un pantalon moulant,

Qui rendra plus choquant mon geste

Pour mettre à mal l’homme violent.

638

C’est quand sous ton regard troublant

Ma tête reste la plus chaste,

Que le chant du métal hurlant.

Cède enfin à un air plus faste.

Seul qui revêt l’air de sa caste

Sans désirer d’autres atours,

Peut espérer faire contraste

Aux cris sans trêve des vautours.

639

Quand on veut vivre trop d’amours

Il n’est pas de paix sur la terre.

Quand les soldats sont troubadours

Le rock and roll nous fait la guerre.

Le mal qui nous vient d’Angleterre

N’est pas le chant de ses marins,

Mais des chanteurs dont elle enserre

Tes danseurs dans ses souterrains.

640

En retournant à leurs purins

Les chantres de la foi groupie,

Nous saurons vaincre les parrains

De la mafia qui nous épie.

Ne permets plus que je copie

Les dignitaires des médias.

Cette œuvre qu’ils diront impie

Vaut tes bons becs plus immédiats.


L’AMBITION

641

Quand de bonheur tu m’irradias

Au clair de ma nouvelle lune,

En un éclair tu incendias

Toute intention non opportune.

Mon ambition si peu commune

Que ni le sceau d’un président

Ni le jonc de Dame Fortune

Ne me rendraient moins dissident.

642

Quand mon bon peuple décadent

Jouit du spectacle de ma plonge,

Je prends le mors en mon mordant,

Cheval noir que tu tiens en longe.

Il n’est pour vaincre son mensonge

Qui au bonheur fixe un plafond,

Que de réaliser le songe

Que ses mots font et contrefont.

643

Des désespoirs sucrés qui font

Sa foi qu’on veut que je respecte,

Je crois atteindre le bas-fond

Où à ton jus je me connecte.

Cette entité qui nous affecte

N’est pas l’esprit d’une nation.

C’est l’âme noire d’une secte

Qui met à mort toute passion.

644

Le credo de sa confession

Fut janséniste à l’origine,

Mais depuis sa révolution,

C’est en Orient qu’il s’imagine.

Ce n’est ni l’Inde ni la Chine.

C’est l’ombre jaune d’un grappin

Qui fait à tous courber l’échine

Et naître pour un petit pain.

645

C’est la promesse d’un pépin

Dès qu’un bon mot de vous s’envole,

Et la menace du sapin

Pour tout esprit qui s’en désole.

C’est le diplôme d’une école

Que seul obtient qui n’a rien lu.

Il n’est pour vaincre cette colle

Que d’embrasser ton peuple élu.

646

Le peuple que tu as voulu

Nommer vainqueur de l’esclavage

Est pour son fier exemple exclu

Du monde entier sur ton rivage.

Pour qu’y finisse le ravage

Chacun s’y croit un président

Que notre époque trop sauvage

Eût oublié par accident.

647

Lorsque devant le pneu ardent

Il renonce à la dictature,

Il veut pour son vers impudent

Le Nobel de littérature.

Souvent il vit de sa peinture

Où il fait voir à l’étranger

Les mille fleurs de sa nature

Qu’il dut abattre pour manger.

648

Mes gens m’y font voir le danger

Que fait courir l’âme orgueilleuse.

Pour moi qu’on veut ainsi ranger,

Sa lampe est la plus merveilleuse.

Chacun ici met en veilleuse

Le chant de son propre réveil

Afin de par sa voix brailleuse

Écraser qui ne fait pareil.

649

Si de ton lieu trop au soleil

Est en question l’indépendance,

Du mien qui tue en son sommeil

Je ne veux plus de l’existence.

Réapprends son vieux tour de danse

À notre ensemble boréal,

Je te promets en récompense

Québec, Laval et Montréal.

650

Rends ce triste endroit blanc féal

De ta marmaille noire et brune

Afin que chantent Floréal

Tous les crapauds de ma lagune.

Lorsque notre ambition commune

Ne sera plus d’un président,

Nous ferons poindre la fortune

Sur nos deux peuples s’entraidant.


LA PRISON

651

Quand le comique dégradant

Éteint l’amour que tu mendies,

Fais que je garde le mordant

Dont chacun craint les incendies.

Les vers des âmes dégourdies

Que l’on voudrait mettre en prison.

La suite de mes tragédies

À presque leur donner raison.

652

On craint mes blagues de saison

Comme porteuses de misère.

On en veut à ta pâmoison

Dont me voilà le secrétaire.

Nous ne serions pas sur la terre

Pour exprimer la vérité.

Nous y serions nés pour nous faire

Casser la personnalité.

653

Quand au docteur que j’ai cité

Je fais mon objection d’usage,

Il me menace en aparté

D’un coup de pied dans le visage.

Ma Noire en bleu, entends la rage

Dont il cherche à me faire choir!

Fais flotter sur son paysage

Croix et lys rouges sur fond noir.

654

Quand vouloir faire un beau devoir

Nous vaut toujours son prêche immonde,

Pareille élite nous fait voir

Que sa place est dans le Tiers-Monde.

Lorsque le chant de ma faconde

Sera dansé sous ton autel,

Nous capterons la longueur d’onde

Du véritable Mont Carmel.

655

Je ne veux plus un caramel

Des gens de ma sinistre secte.

Dans le quartier de Saint-Michel

J’irai jeter ma gourme infecte.

Qui pense un monde en architecte

Ne danse qu’au bal des maudits.

En voltigeant comme un insecte,

Je construirai ton paradis.

656

C’est quand dans les plus vils taudis

Ton parfum de lavande embaume

Que se prononcent les édits

Instaurateurs de ton royaume.

Lorsque j’aurai fini ce psaume

Pour le soumettre à ton bon feu,

Je sentirai enfin l’arôme

Prometteur de mon sombre vœu.

657

Quand les joueurs de double jeu

Y sont seuls à former la crème,

Du vœu le peuple fait l’aveu

De retourner à la bohème.

Chaque feu que l’amour y sème

Semblant toujours finir en couac,

Ton champ de Mars sous l’anathème

Me dit d’y faire mon bivouac.

658

Quand dans l’esprit de Jack Kerouac

Nous reprendrons enfin la route,

Emmène-moi vider mon sac

Au plus profond de ta redoute.

Dans ta crevasse qu’on redoute

Je vois le seul vrai peuple élu.

Lui seul m’accorde enfin l’écoute

Qu’il m’aurait bien plus tôt fallu.

659

L’amour a tant été exclu

De mon propre antre de gendarmes

Que je veux son bien superflu

Emporté par ton flot de larmes.

Au doux clairon de tes alarmes,

Fais-moi ton plus beau cheval noir,

Et je saurai rompre les charmes

Dont se pavane mon mouroir.

660

C’est en effet par le plus noir

De ce qu’on nomme ta magie

Que se prépare le Grand Soir

Dont mon étoile est si rougie.

Quand des voleurs de l’énergie

Sera en ruines la prison,

À la lueur de ma bougie

Pourra convaincre ta raison.

L’APPÉTIT

661

Quand de mon vœu de guérison

Le sage diplômé ricane,

Fais que le mette en pâmoison

Ton cœur dont la folie émane.

Mon serment de mégalomane

Aux jouvenceaux qu’on abêtit

Et que l’on veut mettre en cabane

Dès qu’ils ne pensent plus petit.

662

En dénonçant mon appétit

Pour les Vénus aux belles poses,

Le bien-pensant me convertit

À de bien plus affreuses choses.

Quand on va piétinant mes roses

Au nom de la saine raison,

Fais-moi donner tes sept psychoses

Aux traceurs de mon horizon.

663

Quand on redore le blason

Des profiteurs de l’avarie,

Laisse-moi jouer dans leur maison

Les percussions de l’hystérie.

C’est quand en eux la bête crie

De joie au son de ton courroux

Qu’un dictateur plein de furie

Peut les conduire vers leur trou.

664

Quand le verbiage du gourou

À l’esclavage nous entraîne,

Fais qu’à ma flûte au doux frou-frou

S’ouvre son cœur de schizophrène.

C’est quand en vain il se démène

À mettre en vente ses grigris

Qu’aux nouveaux prêtres de la haine

Il devra rembourser le prix.

665

Quand le docteur plein de mépris

Tue au nom de sa connaissance,

Plonge-le par mes cors et cris

Dans un délire de puissance.

C’est quand son mot plein d’arrogance

Fera tomber son pantalon

Qu’il n’aura pour remplir sa panse

Qu’un quartier de chapeau melon.

666

Quand l’astrologue du salon

Prévoit ma ruine passionnelle,

Mets-le au son de mon violon

Dans la névrose obsessionnelle.

C’est quand sa chère demoiselle

Crève de peste en ses beaux draps

Que cheval à robe isabelle,

Il donne à tes bons soins ses bras.

667

Quand nos malheurs font les choux gras

Des revendeurs de savoir-faire,

Fais que le bruit de nos mantras

Les mette en dépression sévère.

C’est quand de leur savoir austère

Chacun craint fort le hameçon.

Qu’à leur seul cœur qui désespère

Ils peuvent faire la leçon.

668

Quand un chanteur de la boisson

Veut réécrire notre histoire,

Inspire-lui par ma chanson

Un délire hallucinatoire.

C’est quand le plus affreux déboire

Tombe sur lui de tous les cieux,

Qu’on le voit dans son oratoire

Réaligner tous ses essieux.

669

Quand les mesdames et messieurs

Font de nos rêves l’autopsie,

Fais que mon hymne silencieux

Les mettre en cris d’épilepsie.

C’est quand leur vieille prophétie

Renaît l’été de Saint-Martin

Que leur vœu de démocratie

Meurt dans le plus méchant potin.

670

Laisse-moi dans le baratin

Dont on va piétinant mes roses

Mettre l’étoile du matin

Même au prix de tes sept psychoses.

Pour me guérir des psittacoses

Nous poussant à penser petit,

Fais-moi goûter les dures choses

Qui referont mon appétit.


PLUTON

671

Face à l’horreur qui m’engloutit

Je crois faire un travail d’Hercule,

Mais le signal qui retentit

Est d’une force minuscule.

Le bleu au bridge qui postule

Candidement le grand chelem.

Les plis tombant au crépuscule.

La coupe de Jérusalem.

672

Les yeux rivés sur le totem

D’une trop vaste multitude,

On rate item après item

De ce qu’on croit sa haute étude.

À trop se croire le plus prude

Pour refuser ton beau téton,

On fait un acte bien plus rude

Avec les maîtres du bon ton.

673

Sous leur coupole de béton

Les préposés à la lunette

On fait l’annonce que Pluton

Ne serait plus une planète.

Leur capitaine en sa dunette

En fait un astre marginal

Pour ménager l’âme peu nette

De l’analyste au stade anal.

674

Un écrivain de grand journal

Dit dans un livre d’importance

Que ton pays peu virginal

N’aurait plus droit à l’existence.

À son regard qui le recense

Ce serait un terrain vacant.

Est-ce pour vendre une licence

À quelque bande l’attaquant?

675

Ce peuple au galbe si choquant

Serait né pour ton infortune,

Et l’astre sombre l’indiquant

Est plus menu que notre lune.

Mais la nuit que la pleine lune

Ne fera qu’une avec Pluton,

Tu me prendras dans ta lacune,

Je t’étreindrai comme un python.

676

Cette nuit nous ferons carton

Sur les fauteurs de nos désastres.

En filant ton mauvais coton,

Je me rirai de tous les astres.

De ton ruisseau que les cadastres

Disent le fleuve de l’enfer,

Nous ferons croître les pilastres

D’un temple aux sources du Niger.

677

Quand on n’entend plus de pater

Qu’au son de cloche d’une secte,

C’est toi ma noire alma mater

Qui sais chasser le vil insecte.

C’est au fond de la bauge infecte

Où chacun va crachant son fiel

Que ton étreinte me délecte :

Il n’est en fait pas d’autre ciel.

678

Mon paradis artificiel

Croulant enfin sous ton déluge,

Nous ferons poindre l’arc-en-ciel

Du sol fangeux de ton refuge.

Tu n’es, à croire qui te juge,

Que ma carotte et mon bâton.

Quand mon cerveau trop fort me gruge,

Toi seule sais hausser le ton.

679

Quand je me colle à ton téton

Et que je brille comme un astre,

Pour les bourgeois fais par Pluton

Que je sois ton plus beau désastre.

Ton corps noir que le savant castre

Culminant dans mon ciel natal,

J’ai voulu être Zoroastre

Mais tu veux le secret total.

680

Telle une boule de cristal

Que découvre un rideau de toile,

C’est sous la forme du Saint-Graal

Qu’un clair symbole le dévoile.

Quand la nuit fait trembler ma moelle,

Mon regard va vers ton totem,

Croix et croissant, et puis étoile :

La coupe de Jérusalem.


LES GUENONS

681

Pour verser sur Jérusalem

Le malheur que ton cœur débite,

Me voilà au pieu de Salem

Face à la plèbe qui m’habite.

Mon seul coup face à l’hypocrite

Qui ne sort pas ses gros canons.

Ma carte offerte qui l’invite

À décliner tous ses prénoms.

682

Quand me harcèlent les guenons,

Habille-les de broderie.

Du château et des Trianons

Je ne veux que la bergerie.

En ce pays de poudrerie

Je ne veux plus bâtir maison.

De ta plus belle allégorie

Revêts l’horreur de ma raison.

683

Quand me menace de poison

Le détecteur d’yeux pleins de flamme,

Fais que le mette en pâmoison

Mon grand air que je te réclame.

Chaque mot que mon peuple exclame

Est un blasphème de sergent.

Chaque chanson d’amour qu’il brame

N’est jamais qu’un hymne à l’argent.

684

Chacun s’y cherche un job urgent

Pour ne plus voir couler nos larmes.

Ou bien nous montre un indigent

Pour que nous mordent nos alarmes.

Ceux que j’ai crus chanteurs des charmes

De la grenouille en son lotus

S’avèrent être les gendarmes

D’un ordre qu’on nous sert motus

685

Ces gens immolent des fœtus

Pour ce qui semble être leur langue,

Mais classent dans les détritus

Tout mot fleurant trop bon la mangue.

Quelque orateur qui les harangue

Doit s’adresser aux seuls zéros,

Autrement c’est en vain qu’il tangue

Sous la tempête des haros.

686

J’ai eu beau de tous les héros

Essayer les vertus morales,

Mon cœur demeure empreint des crocs

Des chroniqueuses de scandales.

J’ai enfourché bien des cavales

En direction d’un lendemain.

Pour raisons dites médicales

On m’a toujours barré chemin.

687

J’ai cherché dans un parchemin

Quelle musique en moi résonne.

Toi seule m’as tendu la main

Jusque dans l’air qui m’empoisonne.

Comme du lieu qui t’environne

J’ai pris la nationalité,

Plongeons celui qui m’emprisonne

En aussi grande pauvreté.

688

En faisant perdre la fierté

Du triste monde qui m’entoure,

Nous gagnerons la liberté

Que même un miséreux savoure.

Quand du cœur noir que je laboure

Un passant goûte la primeur,

Gare qu’alors la meute accoure

Pour dévorer ma bonne humeur.

689

Quand le concert de la rumeur

Ne fait dommage que psychique,

Plus d’un conçoit une tumeur

Sous enrobage analgésique.

Mais quand par ce cercle magique

L’esprit ne se fait plus piéger,

C’est de violence bien physique

Qu’on entreprend de l’assiéger.

690

C’est donc du cœur le plus léger

Que je confie à toi ma dèche

L’engeance qui me fait rager

Exprès en écrasant ma mèche.

Quand je te vois par une brèche

Des ruines de ses Parthénons,

Mon âme reste la plus sèche

Sous les caresses des guenons.


L’ÉTENDARD

691

Quand sur moi pleuvent tous les noms,

C’est que je passe sous ta meule.

Dans la noirceur des cabanons,

Ta bonté parle toute seule.

La fin prochaine d’un roi veule

Qui me jette un vieil étendard.

Le pion qui fonce dans la gueule

Du loup avant qu’il soit trop tard.

692

Quand des prouesses du fêtard

Nous ne goûtons que le microbe,

Fais que l’enflamme le pétard

Qui se profile sous ta robe.

Tout citoyen tant soit peu probe

S’abreuve à ton cœur perforé,

Et le malfrat qui lui dérobe

Le peu qu’il a est décoré.

693

C’est pour avoir trop adoré

Mercure en sa plus belle phase

Que me voilà incarcéré

Chez les briseurs de toute extase.

Je sais bien des pays qu’embrase

Le grand malheur laissant tout nu.

Ici le poids qui nous écrase

Autant ou plus reste inconnu.

694

C’est un empire maintenu

Dans l’air par une forteresse

Dont le béton est obtenu

En malaxant toute allégresse.

On entretient dans la détresse

Des gens dits nés pour le dédain.

Quand de charger l’orignal presse,

Son passage est fermé soudain.

695

Dans le parler d’aspect badin

Que notre élite veut qu’on sauve

Ne parle qu’un esprit gredin

Qui nous veut tous faits de guimauve.

Qui s’éprend de ses fleurs de mauve

Tombe sous son terrible sort

D’où seul qui montre un cœur de fauve

De ressortir a le ressort.

696

C’est en courant beaucoup trop fort

Ta délicieuse prétentaine

Que j’ai sans doute fait du tort

À l’eau coulant de ta fontaine.

Le pays où ton coeur m’emmène

Serait peut-être moins tari

Si les gérants de son domaine

Ne le disaient aussi chéri.

697

Qui jette un œil trop aguerri

Sur les trésors de trop de dames

Montre bien mieux que par un cri

Ne pas du tout aimer les femmes.

Veille que l’axe de mes flammes

Reste toujours bien vertical

Si tu veux que mes télégrammes

Se rendent à ton bon local.

698

Quand l’amour prend pour point focal

Un bel objet par trop visible,

Comme au poisson dans un bocal,

Tout sortie est impossible.

La mission ne devient possible

Pour le captif d’une paroi

Que s’il ne vise plus de cible

Que son plus cher objet d’effroi.

699

C’est en donnant le rang de roi

Au maréchal de la crapule

Que l’on déprend de son charroi

Les pauvres gens qu’il manipule.

Sur le chemin où tout bascule

On vient à bout du mauvais sort.

Sous les reproches qu’on recule,

On parvient jusqu’au château-fort.

700

Nul n’accomplit de bel effort

Que de retour à sa naissance.

Toute autre sorte de record

Ne se bat que pour la finance.

Lorsque s’endiable la cadence,

Il faut savoir être en retard

Pour d’un pays de joie intense

Porter le plus bel étendard.


LE FAUX DÉBAT

701

Plus loin s’envole le pétard

Tenant la foule ensorcelée,

Plus près patrouille le motard

Gardant la ville barbelée.

Ma boule noire sur l’allée

Qui tourne et roule vers l’abat.

Mon argument sur sa volée

Pour démolir le faux débat.

702

De la cervelle le combat

Jamais n’aura de fin heureuse.

Mieux vaut encore un bel ébat

Avec une saine amoureuse.

Mais si la ville est si affreuse

Aux dires de tous les passants,

C’est que la foule est trop peureuse

Pour s’en prendre aux pervers puissants.

703

Les peintres d’actes indécents

Nous chassent de leurs galeries.

Les diseurs de bons mots blessants

Nous barrent de leurs coteries.

En ânonnant leurs pitreries

Ils font valser tous les galants.

Les revendeurs de niaiseries

Font arrêter tous les talents.

704

Aux chanteurs les plus roucoulants

On donne le pays pour cible.

Aux plus médiocres et bêlants

On le promet main sur la Bible.

Pour s’orienter dans un tel crible

Il faudrait ne plus croire en rien.

Le Canada est divisible?

Le Québec l’est tout aussi bien.

705

Aux bonnes gens qui ont du chien,

On donne un monde à mal construire;

Aux tenanciers de l’ordre ancien,

Toute une enfance à mal instruire.

Qui dans ces faux débats veut luire

Est réduit au plus grand néant.

Le monde est bien en train de cuire

Mais le cuistot est fainéant.

706

C’est tout au fond du trou béant

Où je me branche à ta lumière

Que je vois sur écran géant

Souffrir l’humanité entière.

Par la démocratie altière

L’un ou bien l’autre n’est élu

Qu’en repoussant dans la poussière

La vérité d’un tiers exclu.

707

Quand le pouvoir est absolu,

Il a beau être de la plèbe,

Il est fait de la même glu

Qui attacha l’homme à la glèbe.

Sous l’éruption d’un tel Érèbe

Plus nul ne gagne de repas

Qu’à bien se vendre comme éphèbe

À qui tordra tous ses compas.

708

La pente à bien gravir n’est pas

Celle qu’on dit du toit du monde,

Mais le sentier vers le trépas

Que savoura le monde immonde.

De l’axe que la haine gronde,

On jouit du seul panorama

Qui montre à tous sur quoi se fonde

L’intrigue du grand cinéma.

709

Ton peuple que l’on opprima

Savoure en tant que récompense

Le taudis où on l’enferma

Pour sa trop belle résistance.

À cause de sa foi qui danse,

On le dit délaissé par Dieu.

Mais pour marcher vers l’évidence

Je ne connais de meilleur lieu.

710

Pour méconnaître le milieu

Entre l’ascèse et la débauche,

Je dompte en me clouant au pieu

Ton esprit fort qui me chevauche.

En empoignant ta faux qui fauche

Les profiteurs du faux débat,

Je monte sur la rive gauche

Pour de là faire mon abat.


LA CARRIÈRE

711

De dur combat en dur combat,

Mettons en paix la terre entière.

De bel ébat en bel ébat

Mettons ma nuit à ta lumière.

Mon char lancé dans la carrière

Les crocs des tigres du moteur.

L’espoir d’atteindre la clairière

Pour y croquer l’hydre en fureur.

712

Dis-moi d’erreur en grave erreur

La vérité qu’il faut qu’on clame.

De film d’horreur en film d’horreur,

Donne à nous tous la paix de l’âme.

En m’insultant de blâme en blâme,

Fais que je marche d’un bon port.

En m’arrosant de flamme en flamme,

Fais que je nage vers ton bord.

713

De lit de mort en lit de mort,

Fais-moi ton homme le plus digne.

De mauvais sort en mauvais sort,

Dis-moi comment tu me fais signe.

Fais-moi savoir de guigne en guigne,

Que je suis ton enfant gâté.

Fais-moi tirer de ligne en ligne

Ton portrait qui n’est point raté.

714

De coup en coup de karaté,

Entraîne-moi pour ma première.

De fausseté en fausseté,

Fais-moi marcher vers ta lumière.

D’ornière en plus profonde ornière,

Fais-moi sortir de Montréal.

De lavandière en lavandière,

Remontons jusqu’au sang royal.

715

De déloyal en déloyal,

Fais que mon vœu se réalise.

De floréal en floréal

Fais que la glace lâche prise.

De grande crise en grande crise,

Fais que je sacre tous les camps.

De douce brise en douce brise,

Vêts-moi de tes habits choquants.

716

De délinquants en délinquants,

Formons une entreprise honnête.

De coquins en coquins fréquents,

Faisons une honorable fête.

De trouble-fête en trouble-fête,

Donne-moi la sérénité.

De forte tête en forte tête,

Enseigne-moi l’humilité.

717

De vanité en vanité

Fais qu’en ton cœur je me retire.

De vérité en vérité,

J’aime bien mieux être satyre.

De martyre en enfant martyre,

J’apprends à toujours moins prêcher.

De psaume en psaume qui m’inspire,

J’apprends à toujours mieux pécher.

718

De bête en bête à écorcher,

Fais-moi sucer toute la moelle.

De tête en tête à retoucher,

Fais-moi brûler toute la toile.

Si de la nuit pèse le voile

Sur les malades du sommeil,

C’est que chacun veut être étoile

Et plus personne au grand soleil.

719

Quand au seul grand astre vermeil

J’aurai rendu toute parole,

J’arborerai un teint pareil

À celui de ta farandole.

Quand le programme de l’école

Ne produit plus que pollution,

Une négresse qui vous colle

Détient la seule solution.

720

Si le vœu de révolution

Est resté pris dans une ornière,

C’est qu’en sa triste discussion

Chacun croit être la lumière.

C’est non tant la richesse altière

Qui rend le monde accapareur

Que le désir d’une carrière

Qu’on y poursuit avec fureur.


LE CAUCHEMAR

721

Quand hors des scènes de l’horreur,

L’esprit n’a plus de nourriture,

Je vois les monstres de l’erreur

Crever sous leur caricature.

L’espoir d’atteindre leur pâture

De leur livrer mon cauchemar.

Leur croc déçu qui me triture

Pour peu que j’arrête mon char.

722

Aura beau faire le radar

Au sommet du grand édifice,

C’est tout en bas, du lupanar,

Que monte le feu d’artifice.

Quand danse au bruit du sacrifice

La dame en voile d’Amsterdam,

Porte enfin fruit l’appel au vice

Que chantent les enfants de Cham.

723

J’ai soumis au rasoir d’Occam

Mon grand projet de destinée.

Aux suicidaires de l’Islam

La place était déjà donnée.

À quoi bon pour une traînée

Foncer en sa tour à bureau?

C’est l’amour de ma dulcinée

Qui me mène au terrain zéro.

724

Quand chacun nimbe d’un haro

Qui ne se bat pour sa survie,

Laisse bander comme un taureau

L’homme prêt à donner sa vie.

Le ciel auquel on le convie

Aura beau être mensonger,

C’est grâce à son âme ravie

Que nous pouvons toujours manger.

725

C’est quand on brave le danger

Des rêves de sa pleine lune

Que le fardeau se fait léger

Dans le désert de l’infortune.

J’ai trop rêvé d’une tribune

D’où me tuer face au monde entier,

Mais dans le creux de ma lacune

J’ai maîtrisé ton beau métier.

726

Pour faire ce livre en chantier

Dont l’effort sauve plus d’un autre,

J’ai descendu l’étroit sentier

Que seul connaît ton bon apôtre.

Quand du confort où je me vautre

On devra contempler la fin,

Fais que l’amour qui est le nôtre

Lie à l’Afrique mon confin.

727

En contemplant ma belle fin

J’ai voulu vaincre l’ordre immonde,

Mais c’est l’esprit de Séraphin

Qui seul finance aussi la fronde.

Pour mettre belle fin au monde

À rien ne sert un commando.

Le mène à fin bien plus profonde

La douce route du dodo.

728

La vie à offrir en cadeau

Est une dure et longue vie,

Non la mort sur jeu Nintendo

Que l’apprenti martyr envie.

Aucun bonheur ne nous convie

Hors du strict ordre naturel.

Rien de bon ne se sacrifie

Ailleurs que sur ce seul autel.

729

Fais-moi brûler tout livre tel

Qu’on voit de fange tout le monde,

Et crépiter mon grain de sel

Pour dissiper sa mauvaise onde.

Plus on rehausse sa faconde,

Plus on va bas vers le ruisseau.

Plus on se veut dame du monde,

Plus on attire le pourceau.

730

Jusqu’aux étoiles du Verseau

En vain monta la foi hippie.

En creusant comme un vermisseau,

Je mettrai le monde en charpie.

En dansant comme une toupie,

Je fais aller mon plus beau char.

En désertant l’école impie,

Je mets un terme au cauchemar.


L’OSTENSOIR

731

Quand me harcèle le radar

De la police qui écoute,

Je crains plutôt le piano-bar

Qui me déprime goutte à goutte.

Mon char lancé sur l’autoroute

La Gestapo dans le miroir.

L’embranchement vers sa redoute

Dont je vais faire un ostensoir.

732

Non, l’espérance du Grand Soir

N’est pas un lendemain qui chante

Mais l’abandon de tout espoir

D’une Amérique moins méchante.

Tant que sa statue aguichante

Affiche un air de liberté,

Hors sa devise trébuchante

Point ne subsiste de fierté.

733

Quand par la guerre ou la cherté

Elle terrasse les Antilles,

Le beau combat est déserté

Par les garçons et par les filles.

Même les plus zélés pupilles

Sont possédés par l’espoir faux

Qu’en appliquant ses codicilles,

Ils stopperont leurs échafauds.

734

Tant que la valse des gerfauts

Ne porte ombrage qu’à leurs ruines,

Nous ne verrons pas les défauts

De ceux qui volent dans nos bruines.

C’est quand les bruits de nos usines

Diront les mots de leur vrai mood

Qu’on n’entendra plus les cuisines

Se déverser dans le fast-food.

735

Quand la farine Robin Hood

Sera taxée de subversive,

Toutes les jungles de Sherwood

Retrouveront leur loi native.

Dans la chapelle à flèche ogive

J’allumerai treize lampions

Pour que la bête ici hâtive

Ose avancer ses premiers pions.

736

Alors seront traités d’espions

Et expédiés vers des rivages

Pleins de vermine et de scorpions

Tous les chanteurs de chats sauvages.

Mettant enfin bas leurs clivages,

Toutes les races portant nom

Fondront leur haine et leurs ravages

En un seul tube de canon.

737

Le premier tir de ce canon

Qu’aura eu soin de bénir Rome

Démolira le Parthénon

Où sont sacrés nos droits de l’homme.

Nul ne sera humain en somme

Que par son rang sur l’escalier

Que par un euphémisme on nomme

La longue marche du Bélier.

738

L’épreuve du premier palier

Sera de battre avec délice

Un enfant fou de joie à lier

Sur la paroi d’un édifice.

Pour opérer le sacrifice

D’une pauvresse au goût trop chic

On mettra dans son orifice

Une cartouche de plastic.

739

Pour circuler dans le trafic

Que l’on fera avec l’Asie,

Il faudra dans un lieu public

Cracher sur toute poésie.

Il n’est dans cette poésie

De talent que de très banal

À part une entité nazie

Qui veut me prendre pour canal.

740

Je resterai au stade anal

Et croupirai sous les décombres

Jusqu’à ce que sur mon fanal

Crèvent les papillons des ombres.

Mes traits encore bien plus sombres

Enfin au jour dans le miroir,

Jamais les masques des concombres

Ne m’auront plus pour ostensoir.

LE TAUREAU

741

Quand trop me charme l’encensoir

D’une trop belle qui roucoule,

Emmène-la dans ton trou noir

Prendre avec moi un bain de foule.

Mon front bombé qu’on dit maboule

Qui roule sur le tapis vert.

La pyramide qui s’écroule.

La bille rouge à découvert.

742

 À la manière de Prévert

Je compissais les murs d’un temple,

Quand la prêtresse m’a ouvert

La porte étroite d’un geste ample.

C’est de toujours ne prendre exemple

Que sur l’amour bien criminel

Qui a permis que je contemple

La seule issue hors du tunnel.

743

Quand d’un outrage passionnel

Ont rêvé mes premières lunes,

Je me croyais d’amour charnel

Privé par manque de pécunes.

Pourtant c’est quand à mes rancunes

Eut mis fin le montant d’un legs

Que m’ont laissé les quelques unes

Que jusque là je cajolais.

744

C’est non le beau costume anglais

Qui du play-boy fait tout le charme,

Mais le regard chicagolais

Dont pour voler la somme il s’arme.

Plus d’une préfère un gendarme

Fier de son maigre pot-de-vin

À un grand noble qui s’alarme

Du nègre tué par ce bovin.

745

Un charme est déployé en vain

S’il fait l’objet de trop d’étude.

Même un clochard dans son ravin

A davantage d’attitude.

Le plaisir que l’amour exsude,

Qu’il soit céleste ou animal,

Repose sur la certitude

De faire en le faisant le mal.

746

Quand je serai plus anormal

Et saurai bien me méconduire

Ton scénario si optimal

Pourra enfin bien me produire.

Ne me permets plus de construire

Les maisons blanches du fada.

Si un taureau doit me conduire,

Qu’il soit plutôt de corrida.

747

Pour rendre enfin le Canada

Uni d’un océan à l’autre,

À rien ne sert un blanc dada

Enfourché par un bon apôtre.

Il faut que Montréal s’y vautre

Dans un grand geste criminel

Qui soit du bien qui est le nôtre

Le rejet le plus solennel.

748

C’est le génie exceptionnel

Sur qui à mort le peuple crie

Qui seul peut rendre passionnel

L’amour sacré de la patrie.

Jamais ne charme rêverie

En un quelconque lendemain

Sans comporter sa vacherie

Envers un groupe sous-humain.

749

Pour qu’enfin hors du genre humain

Le pays réuni nous sacre,

Entrouvre-moi l’étroit chemin

Ô sombre amour aux dents de nacre.

Pour que toujours je me consacre

À mon devoir de tourtereau,

Nappe-moi de ton parfum âcre

À mettre en fuite un pastoureau.

750

Ne permets plus à ton taureau

D’édifier une pyramide,

Que ce soit tour de grand bureau

Ou temple d’une foi morbide.

C’est couché dans un pré humide

Entre les fleurs et le foin vert

Que je serai le moins timide

Devant l’étroit passage ouvert.


LE GALA DES GÉMEAUX

751

Au mauvais vent du temps couvert,

Il faut parler en imbécile.

J’en connais qui à Vancouver

Ont la parole plus facile.

La trajectoire du missile

Redessinant de son flambeau

La route longue et difficile

Du croisé vers le Saint-Tombeau.

752

Entends le vol noir du corbeau

Qui s’en vient paître sur nos plaines.

Entends son chant quand même beau

Face au tapage des bedaines.

Entends le bruit de ces fredaines

Dont le silence s’est armé

Entends le cri des Madeleines

Ne voulant plus des fleurs de Mai.

753

Le vent que l’on avait semé

Par grande peur de leur déplaire

S’est, faut-il dire, transformé

En ouragan plein de colère.

On leur offrit la sève claire

Qui coule de nos chalumeaux.

Elles préfèrent la galère

Des conducteurs de grands chameaux.

754

Où sont passés tous ces Gémeaux

Dont le gala nous fait envie

Et qui aux spectateurs normaux

Ont parlé de changer la vie?

Vers où le grand bateau dévie

Depuis qu’ils en ont le compas?

À quelle horreur leur air convie

Les marchandeurs de nos appas?

755

Qui ont mangé tous ces repas

À nos grands frais venus de France?

Qui ont commis tous ces faux pas

Soit disant pour la délivrance?

Qui prennent si grande assurance

Contre tous gens trop peu normaux?

Qui psychiatrisent notre transe

Pour se conduire en animaux?

756

Où sont passés tous ces Gémeaux

Qui exigèrent des ancêtres

De quoi commettre tous les maux

Pour rendre libres tous les êtres?

Où sont passés ces rois et traîtres

Qui nous délaissent au ruisseau

Maintenant qu’ils sont dieux et maîtres

De l’ère dite du Verseau?

757

Sans ton poète Morisseau

Qui mit mes premiers vers au monde,

Saurais-je que tout bon morceau

Sur le vœu d’un grand mal se fonde?

Saurais-je que la bête immonde

Couvre de ses plus beaux démos

Des gens disant faire la fronde

Pour devenir bourgeois normaux?

758

Où sont passés tous ces Gémeaux

Laissant pour toute descendance

Les garnements et les grimauds

Qui vont fouillant leur décadence?

Pour la première fois je pense

Un contingent dont je m’en vais

Laisse à un autre en récompense

Un monde qu’il sait plus mauvais.

759

Si l’autre foi que je revêts

Promet encor plus de souffrance,

C’est qu’ici gît dans les navets

Tout film sentant trop l’espérance.

C’est en mettant dans l’humeur rance

Jusques aux plus lointains hameaux

Que le courtier de l’assurance

Prétend garder de tous les maux.

760

Je ne connais de doux Gémeaux

Que ceux qui n’ont ni Dieu ni maître.

Ceux qui nous semblent trop normaux

Cachent un agenda de traître.

Pour la nuit qui te fit connaître,

Et mettre en branle mon flambeau,

Pour le Grand soir qui va renaître,

Grandir, aimer, mourir est beau.


LA TRAJECTOIRE

761

À en vouloir tant aux Rimbaud

D’avoir vécu dans de la ouate

On met en marche les Rambo

Dans le noir de la jungle moite.

Ma trajectoire pas très droite

Qui tourne en rond et perd le nord

Et ceint de plus en plus étroite-

Ment l’étoile de la mort.

762

Quand se perdra jusqu’à bon port

Cette missive malaisée,

Fais qu’un lascar l’ouvre au point fort

Du festival de la nausée.

Ne laisse pas dans un musée

Du rire de mauvais aloi

Mourir sans frappe ma fusée

Que je soumets à ton emploi.

763

Puisqu’il n’est pas ici d’émoi

Que le souci d’argent ne borne,

Fais voir quel or et quelle loi

Forment l’anneau dont l’amour s’orne.

N’est-ce pas au vent qui écorne

Les bœufs malades du Cancer

Que ce pays si sombre et morne

Naquit pour n’être qu’un hiver?

764

N’entends-tu pas un revolver

Se dégainer sous sa parlure

Quand sur le moindre pull-over

Pointe le seul mot de culture?

C’est non pour la caricature

De Rome ou de Jérusalem

Mais le dépôt d’une facture

Que renaîtra ici Salem.

765

Le joual qu’on dresse pour totem

N’est pas la langue d’une fronde.

C’est le pentacle d’un Golem

À effacer pour qu’il débonde.

N’entends-tu pas du toit du monde

Tomber plus dru que sur Hambourg

Un bardo dont le mantra gronde

La loi d’Ampère de l’amour?

766

Le magnétisme étant l’amour,

Et l’électricité la haine,

Plus nous jouissons plus tout autour

Hurle la plèbe souveraine.

Qui dans le trou d’un autre reine

Pense bon de tirer son coup

N’est qu’un vulgaire schizophrène

Contrôlé d’on ne sait jusqu’où.

767

Si le grand cirque de Moscou

N’avait chanté tant de galères,

Quel hymne eût donc transmis le goût

De militer pour nos salaires?

Les grands prophètes populaires

Blâmés pour s’être tus depuis

Chargeaient les mots de leurs colères

De fluides nullement gratuits.

768

Quand grâce aux champs d’espoir induits

Tel peuple gagne et se régale,

À l’autre bout de leurs conduits

Toujours se cache horreur égale.

La lourde dette qu’on déballe

N’est pas tant due à des banquiers

Qu’à l’ordre rouge qui s’étale

Malgré l’avis des boutiquiers.

769

Nous avons changé en chéquiers

Notre forêt trop résineuse,

Mais ce n’est plus dans les chanquiers

Que va vrombir la tronçonneuse.

Seul un public d’humeur haineuse

Et par le sang tout excité

Ranime une légumineuse

En manque d’électricité.

770

Fais convertir cette cité

Que le cent-dix laisse anémique

Au deux-cents vingt nécessité

Pour la reprise économique.

Pour qu’à un prix astronomique

Se vende son nouvel effort,

Fais triompher son gros comique

Au festival des films de mort.


LA MÈCHE

771

Lorsqu’en calmant mon mauvais sort

Je fais des crises et je braille,

Fais-moi savoir d’autant plus fort

Que ma faiblesse me travaille.

La mèche noire qui tournaille,

Part en flammèches vers son but.

Mes démêlures en bataille

De calvitie à son début.

772

Quand me menace le scorbut,

Nourris-moi de ta douce étreinte.

Quand je me vois mis au rebut,

Lis ma vie en histoire sainte.

Pour bien traduire ta complainte,

Rends-moi meilleur que Champollion.

Du monde qui m’emplit de crainte

Réserve-moi la part du lion.

773

N’était mon Livre du Million,

Je resterais pris dans la bouette.

Nul animal n’échoit au lion

Que proche de la mort qu’il souhaite.

Plus d’un le classe avec la mouette

Parmi les presque charognards.

Quand son rugissement me fouette,

Je marche avec tes fiers grognards.

774

Loin du repaire des braillards

Qu’a enrichis le suc de canne,

Ceux qui en furent les bagnards

M’offrent un antre moins profane.

C’est non la bête au poil havane

Qui vend tes hommes à la mort,

Mais l’autre qui en caravane

Dit les mener à leur bon port.

775

On dit normal le mauvais sort

Frappant ton lieu de résidence :

Tout esprit le moindrement fort

Y fait le voeu de présidence.

C’est pour nous tous une évidence

Qu’il ne gouvernerait que mieux.

Pour réussir son tour de danse,

Il fait la cour à tous bons dieux.

776

À tant marcher en orgueilleux

Sous le regard de l’œil céleste,

Il est cloué à tous les pieux

Par tout esprit qui le déteste.

Quand son amour est immodeste,

Il croit le faire pour le bien

De la personne un peu agreste

Qu’il veut déprendre d’un vaurien.

777

À courailler comme un païen

En invoquant Sainte Thérèse,

D’un ruisseau sale il lui faut bien

Pour rectifier sa bouille à baise.

Pour récuser la catéchèse

Des pasteurs au discours de fiel,

Il rit qu’avec pareille ascèse

Il montera plus vite au ciel.

778

Sous notre ciel artificiel

Où sont sacrés nos droits de l’homme,

À un palais présidentiel

Personne ou presque ne se nomme.

Sous ce ciel gris qui nous assomme

L’enthousiasme est d’emblée exclu.

Seul ce qu’il gagne ou il consomme

Fait qu’un roi lion se croit élu.

779

Le dieu dont on se croit élu

Fait une apparition spatiale.

Les rêves de roi absolu

Sont sans demande commerciale.

La fille à la chanson cordiale

Ne chante que l’amour pervers,

Et c’est pour la banque mondiale

Que le serveur met les couverts.

780

Là où les livres de beaux vers

Sont envoyés à la décharge,

Les grands abîmes sont ouverts

À la parade la plus large.

Lorsque dans l’antre de la marge

Rugir sera notre seul but,

Nous pourrons affronter la charge

Du grand empire à son début.


L’ESCARBILLE

781

Heureux qu’on traite de rebut

Pour peu que son sourire brille :

Il atteint sans effort le but

Que vise en vain une escadrille.

Le filament sous la pupille

Qu’à coup de botte on emboutit.

Dans le grisou une escarbille

Et un brasier qui engloutit.

782

Heureux qu’on dit trop peu petit :

Laisse-le luire ainsi qu’un cierge.

Heureux mon trop grand appétit :

Fais-moi en toi renaître vierge.

Quand de mon long sanglot j’asperge

L’eau noire de mon archipel,

Mon oeil devine l’autre berge

Vers où je nage à ton appel.

783

Heureux qui sur aucun autel

N’a sacrifié sa propre route.

Heureux qui fait un prêche tel

Que nul ne reste à son écoute.

De la police en sa redoute

Il ne verra jamais le groin.

Seul vient le prendre et le chouchoute

L’amour qui n’est jamais très loin.

784

Heureux le ventre qui n’a point

Conçu ici de descendance.

Heureux dont la femme a fait foin

En ce haut lieu de décadence.

Il aura pu danser sa danse

Jusqu’à l’aurore moins le quart

Et semer comme une évidence

Le désir du plus grand écart.

785

Heureux l’homme au trop doux regard

Pour oser publier un livre,

Et qui fait tout trop en retard,

Tant l’accapare l’art de vivre.

En cultivant ses fleurs de givre,

Bien à l’abri des fins gourmets,

Il a le verbe qui délivre

Des discours faits sur les sommets.

786

Heureux les seins que n’ont jamais

Abîmés la moindre tétée,

Et que sans cesse tu remets

Sous ma mirette détestée.

Par leur rondeur que j’ai tâtée

À la manière des gamins,

Ma vie entière déroutée

A pris de bien plus droits chemins.

787

Heureuses les petites mains

Expertes à la clarinette

Mais que les sombres lendemains

Font devenir de midinette.

Quand le talent d’une vedette

S’écoule dans les caniveaux,

Elle ne chante aucune dette

Envers les nourrisseurs des veaux.

788

Heureux les plus puissants cerveaux

Qui n’ont jamais vu la lumière

Qu’en chantant l’hymne des travaux

D’un champ ou bien d’une rizière.

Quand le corps danse en la carrière

De la charrue et des charrois,

L’esprit s’ébat en la rivière

Qui coule des plus hauts beffrois.

789

Heureux le descendant des rois

Qui n’a jamais eu pour royaume

Qu’un cabanon dont les parois

Ne sont couvertes que de chaume.

Il dit comme en chantant un psaume

N’avoir en propre que son corps,

Mais le touriste qui se paume

Ne conçoit pas si durs efforts.

790

C’est de ce genre de records

Que vient l’eau dont mon œil émerge.

C’est en passant par tes sept morts

Que je saurai renaître vierge.

Quand je serai sur cette berge

Qu’à coup de botte on emboutit,

Nous régirons à coup de verge

Le monde qui nous engloutit.


PRIX NOBEL

791

Tout appétit se pervertit

Par le beau rôle qu’il imite.

Ton paradis ne se bâtit.

Qu’en creusant comme la termite.

L’invention de la dynamite,

Prix de la paix dû à Nobel.

L’écroulement de l’anthracite.

La lumière au bout du tunnel.

792

Au premier cri de ton appel

On se met à ta course folle.

À ta piqûre de rappel,

On te délaisse en farandole.

Ce qui rend dure ton école

N’est pas le noir de tes sujets,

Mais ta voix douce qui encolle

La marche de tous mes projets.

793

Depuis le temps que je rageais

Et voyageais en ambulance,

C’est d’endosser ta peau de jais

Qui tient tout mon être en balance.

Qu’exacte soit la connaissance

Ou que soit bonne l’invention

Tenant le monde en sa puissance,

Toujours mauvaise est l’intention.

794

Il s’en suit donc qu’à la mention

D’un haut fait de sorcellerie,

Une âme noire en ascension

N’en pleure pas la boucherie.

Il s’en faut peu qu’elle n’en rie

À gorge en grand déchargement.

Un seul principe la marie :

La loi de l’émerveillement.

795

C’est à ce seul commandement

Que tout son être se dévoue,

N’importe que son garnement

L’entraîne en haut ou dans la boue.

Ce n’est pas le joueur qui joue

Au jeu dont il se croit champion,

Mais le grand jeu qui le secoue

Ainsi qu’un tout petit morpion.

796

Quand va charmant la triste Albion,

On se croit prince en sa ruelle,

Et on devient ainsi un pion

De son église très cruelle.

Sous la beauté spirituelle

Que le cerveau croit percevoir,

On perd sa belle gestuelle,

Et l’être perd tout son avoir.

797

Quand un trop beau sens du devoir

Vous fait envier un homme illustre,

Il vous empêche de revoir

Le clair de votre propre lustre.

Plus vous mangez de la balustre

Chez le dieu du riche et puissant,

Plus vos manières sont d’un rustre

Pour l’étudiant qui va passant.

798

C’est non ton galbe caressant

Qu’ici je cherche à faire entendre,

Mais ton regard incandescent,

Ô toi ma dame la plus tendre.

Empêche que je puisse rendre

Un grand culte à ta complexion.

Bien nous aimer c’est plutôt tendre

L’œil dans la même direction.

799

Pour me guérir de l’infection,

Brûle comme une poudrière

Mon atelier de confection

Où ne parvient pas ta lumière.

Mais lorsque dans ta pose altière

Je lis les termes de ta loi,

C’est la même attitude fière

Qui met mon corps en bel émoi.

800

A beau mauvaise être ma foi,

C’est ton beau geste que j’imite,

Et je sens ruisseler en moi

Les trésors de la Sulamite.

Quand mon visage d’anthracite

Poindra au bout de mon tunnel,

Je serai plein de dynamite

À démolir jusqu’à Babel.


LE FESTIN

801

Quand les docteurs du Mont Carmel

Font le grand vœu que tu me castres,

Fais qu’à la ruine de Jacmel

Je même tous ces médicastres.

Le ciel qu’ils bouchent de désastres

Et font pleurer sur mon destin.

La douche froide des vrais astres

Qui vont pleuvoir sur leur festin.

802

Lorsque l’étoile du matin

Se montre à la plèbe ravie,

C’est qu’à cette heure la catin

Se met en quête de survie.

Quand le chauffeur soudain dévie

La course du char collectif,

C’est qu’il a repéré l’envie

D’un kidnappeur dans un massif.

803

Quand d’un bon mot agreste et vif

Telle propose une poularde,

C’est que de son prix excessif

Mangera sa tribu bavarde.

On dit que ce pays retarde

À s’équiper du dernier cri.

Mais c’est le monde qui se garde

D’y voir son avenir écrit.

804

C’est un pays par tous décrit

Comme l’extrême enfer sur terre,

Mais quand grésille le porc frit

Il est si doux d’y prendre un verre.

La trombe qui lui fait la guerre

Fait dévaler les hibiscus

Le long des prés peu à l’équerre.

Mais on y a l’amour en plus.

805

Quand se dissipent les nimbus

Et que finit l’averse brève,

Les plus fidèles autobus,

Dans la crevasse, font la grève.

Lorsque pour éloigner la crève

Chacun allume des lampions,

On va disant que notre rêve

Mènera là tous ses champions.

806

Quand nous serons traités d’espions

Et expédiés vers ses rivages

Pleins de vermine et de scorpions,

Protège bien nos arrivages.

De ses prêtres qu’on dit sauvages,

Nous apprendrons la religion

Et l’art de rendre les ravages

Aux ravageurs de ma région.

807

Quand de leur chant la contagion

Atteindra nos chanteurs de charme,

Ils formeront une légion

Que mordra bien en vain l’alarme.

Déjà la batte du gendarme

N’abat ici que le minus

Quand le bandit brandit son arme;

Mais nous aurons l’amour en plus.

808

Entends pleurer comme un anus

Par où le continent excrète

Les rêves à leur terminus

La terre qui vainquit la traite.

Entends la terre où l’on décrète

Devoir aller les arrogants

Rire sous l’eau qui la maltraite

À la saison des ouragans.

809

Entends pleurer les Nelligan

Que l’on abreuve de désastres

Jusqu’au Grand soir où les brigands

Tombent du ciel comme des astres.

Ici où les brasseurs de piastres

Font immigrer les seuls scorpions,

Nous érigerons les pilastres

D’un temple aux cent mille lampions.

810

Nous les trop braves petits pions

Remis en vente par la France,

Prendrons nos cours chez les champions

De l’art de bien se mettre en transe.

Des grands rieurs de la souffrance

Nous partagerons le destin,

Et le porc frit dans l’huile rance;

Mais l’amour sera du festin.


LE TRAFIC

811

Quand le fumiste et la catin

Sont seuls à exposer leurs toiles,

Entraîne-moi soir et matin

Au grand combat que tu dévoiles.

Le ciel dont vont craquant les voiles

Au pays du plus noir trafic.

Le crépuscule des étoiles

Tombant sur le pavé à pic.

812

Quand je fais trop grouiller mon bic

Aux doux froufrous dont tu me frôles,

Je ne répands que plus de fric

Sur les vedettes les moins drôles.

À la promesse des beaux rôles

Dont feraient flèche les cerveaux,

Unis le muscle et les épaules

Qui sont le fort de tes chevaux.

813

  J’ai pour seul but à mes travaux

Mon corps soumis à ton ouvrage.

Je ne connais ce que je vaux

Que monté par ta flamme en rage.

Si le bon mot de mon outrage

Rend tout mon être bienheureux

C’est pour promettre mon naufrage

Sur ton rivage miséreux.

814

Là, dans ton trou où les affreux

Laissent leur stupre et leur souffrance,

M’adopteront des hommes preux

Dont n’ose plus rêver la France.

Là où la vertu d’espérance

Se marie à l’échec total,

Je saurai ressentir la transe

Dont fondre mon calcul mental.

815

De tout le monde occidental

Nous ferons voir que l’entreprise

Mène à un cul-de-sac fatal,

À moins d’un faible qu’on méprise.

Le monde riche ne se grise

De l’air qui tonne en ses sabbats

Qu’en repassant sa grande crise

À d’autres riverains plus bas.

816

L’un est stratège en des combats

Qu’a oubliés le Pentagone.

L’autre est expert en des débats

Tels que n’en fait plus la Sorbonne.

Telle qui eut un rang de bonne

Ici sur les plus durs planchers

Dit là-bas comme une baronne

Les bons mots les plus recherchés.

817

Aux timbres les plus haut perchés

De quelque immense cantatrice

Vibrent les places des marchés

Dont la foule est admiratrice.

En ondulant de sa matrice

Sous les yeux sales des coquins,

Telle se fait future actrice

Dans les grands films américains.

818

Mais les docteurs et les faquins

De la puissance toute proche

Ne voient dans leurs plus grands bouquins

Que brins de paille où l’oeil s’accroche.

Des méfaits du pouvoir fantoche

Qu’on leur fait bien se disputer,

Ils leur font l’éternel reproche

De ne savoir que discuter.

819

On leur permet d’exécuter

Des œuvres d’art paradisiaques,

Mais c’est pour mieux leur imputer

Les doux penchants les plus orgiaques.

Tous les pasteurs paranoïaques,

Dans leur peinture au ciel si clair,

Ont vu les forces démoniaques

Qui de leur terre ont fait l’enfer.

820

De cette terre où seul le ver

Survit en tant que fier symbole,

Nous saurons vaincre le cancer

Dont meurt plus d’une métropole.

Quand ce qu’on apprend à l’école

Ne sert qu’à jouer dans le trafic,

C’est là où plus rien ne décolle

Que le génie atteint son pic.


L’IDOLE

821

Quand la madone des gens chic

Se frotte à une croix sans crainte,

La grâce se répand du fric

Qui se rit de la loi enfreinte.

L’idole dont la voix éteinte

Ne s’entend bien que sur fond noir.

Ses fesses dont l’affiche est peinte

  À mettre à feu pour mieux te voir.

822

Nul n’entreprend de grand devoir

Pour le lion ou pour la licorne

Qu’au bon parfum de l’encensoir

Dont la finance le suborne.

N’est-ce pas sous le Capricorne

Selon le vœu des rois du fer

Que ce pays si sombre et morne

Naquit pour n’être qu’un hiver?

823

Je n’ai jamais aimé la chair

D’une diva au corps intègre

Que pour troubler mon œil trop clair

Quand me fait trop trembler la pègre.

Pour que mon pas soit plus allègre,

Verdi a fait ce qu’il a pu,

Quand me compisse de vinaigre

L’air de mon peuple corrompu.

824

Nul musicien ne s’est repu

De la trompette de la gloire

Que pour garder un mieux lippu

Hors du marché de la mémoire.

La cantatrice rose ou noire

Ne fait d’effet si recherché

Qu’en écorchant le chant de foire

Que dans la foule elle a pêché.

825

C’est pour avoir si bien léché

Une œuvre trop pleine d’essence

Que dans la nuit j’ai trébuché

Dans le marais de sa naissance.

Quand se répand la connaissance,

Ou bien quand brille l’invention

Tenant le monde en sa puissance

Toujours mauvaise est l’intention.

826

Mais quand au lieu de l’ascension

Vers le plus haut sommet de givre,

Je prends ton gouffre pour pension,

Je me raccroche au vouloir-vivre.

J’ai appris dans un mauvais livre

Se disant d’un grand maître indien

Cette posture qui rend ivre

Du mal qui me fera ton bien.

827

C’est en passant pour moins que rien

Au sein du monde qu’on dérange

Que j’arrive à couper le lien

Avec la force qui me mange.

C’est quand je me plais dans la fange

Ainsi qu’un tout petit enfant

Que tu m’admets au culte étrange

Qui rend mon air si triomphant.

828

En faisant tout ce que défend

La loi des gens trop occupées

Je m’abreuve à ton cœur que fend

Le bout portant des sept épées.

Quand des machines si grippées

Je chanterai bien la chanson,

Aux sociétés les plus huppées

Je saurai faire la leçon.

829

Le savoir-faire d’un maçon

Est un des arts les moins utiles

Pour le paiement de la rançon

Aux bâtisseurs de bidonvilles.

Les insondables imbéciles

Dont chacun dit mon peuple fait

Sont des entrepreneurs habiles

Si l’entreprise est un méfait.

830

À chaque espoir qui se défait

Monte d’un cran la compétence

De qui veut bien être préfet

De mon état en décadence.

Mais quand du maître de la danse

Je pare le coup d’encensoir,

Un surcroît de chaleur intense

Me met à feu pour mieux te voir.

L’ESPOIR

831

Plus pour démettre le pouvoir

On s’évertue et on s’éreinte,

Plus le désir de plus avoir

En laisse seul braver la crainte.

L’étoile verte de l’absinthe

Où l’ouvrier voyait l’espoir,

Qui va sombrant dans la mer teinte

Du soleil rouge du Grand Soir.

832

Plus dans le rose d’un boudoir

Chacun refait en mieux le monde,

Plus creux s’y creuse un grand trou noir

Attirant tous maux à la ronde.

Plus se font de grands voeux de fronde

Pour mettre enfin la terre en paix,

Plus le même ordre partout gronde

Dont seuls profitent les épais.

833

Plus on abat de parapets

Pour détrôner enfin la reine,

Plus court se coupent les toupets

Devant sa Majesté la Haine.

Plus se dit fine et souveraine

La fine fleur d’une nation,

Plus la misère au loin entraîne

Le coeur de sa population.

834

Plus belle est la cogitation

Au sommet de la tour de verre,

Plus la mauvaise vibration

Augmente par l’effet de serre.

Quand on dira paix sur la terre

Dans le grand temple du pourceau,

Alors éclatera la guerre,

La grande guerre du Verseau.

835

Mieux on dépeint de son pinceau

Un peuple pauvre et plein de charme,

Plus se resserre le cerceau

De l’exploiteur qui le désarme.

Mieux en sonnant de son alarme

On met ses causes en valeur

Plus on se fait un dur gendarme

Au profit d’un plus gros voleur.

836

Mieux on rehausse la couleur

Des filles que le malheur broie,

Plus on leur cause de douleur

Sous l’amour qui les prend pour proie.

Il n’est personne ici qui croie

Le défenseur de l’ouvrier

À moins que son journal guerroie

Pour un pouvoir plus meurtrier.

837

Nul n’a le pied dans l’étrier

D’une machine qui le grise

Que par la force de prier

D’une âme qu’elle martyrise.

Quand on dira que la reprise

Enrichira jusqu’au ruisseau,

Alors éclatera la crise,

La grande crise du Verseau.

838

Quand m’aura mû comme un berceau

Chaque manège de La Ronde,

Fais-moi sauter dans le cerceau

Dont se revêt l’homme du monde.

C’est lorsque face au show qui gronde

Nous saurons demeurer de miel

Que nous vaincrons la mauvaise onde

Que l’on dit s’écouler du ciel.

839

Plus de savoir au mieux partiel

On remplit à ras bord les têtes,

Plus dans son monde artificiel

Chacun en vain fait ses enquêtes.

Plus se célèbrent trop de fêtes,

La bonne humeur n’y étant pas,

Plus on voit tout genre de bêtes

Descendre en ville pas à pas.

840

Plus on se prend l’oeil aux appas

Des clowns de notre cirque immonde

Plus passe pour un bon repas

La dépression la plus profonde.

Quand de bonheur en ce bas monde

Sera mort le dernier espoir,

Alors éclatera la fronde,

La grande fronde du Grand Soir.

KRACH

841

Plus on s’efforce de n’avoir

En tête que des airs guimauve,

Plus à la ronde l’on fait voir

Un monde de plus en plus fauve.

Le krach de la comète chauve

Dévaluant tout sur son sentier.

Le dernière âme qui se sauve.

Au désarroi du monde entier.

842

De sot métier en sot métier

J’ai raté mon apprentissage.

Je suis resté dans ton quartier

Où toute fille meurt de rage.

Noire Erzulie, étends l’ombrage

Sur ton physique trop troublant,

Et les démons de mon tendre âge

Iront se perdre dans ton flanc.

843

Emporte à l’eau le moindre plan

Que j’ai cru suivre pour modèle.

Brûle en mon cœur le moindre élan

Vers ta beauté qui me harcèle.

Ce que j’avais cru ta nacelle

N’était qu’un autre vieux bazou

Dont le body qui étincelle

Nous garde prisonnier du zoo.

844

Ce que j’avais cru mon gazou

Était déjà dans la musique.

Ce que j’avais cru ton bisou

Était pilule analgésique.

Ce que j’avais cru l’art tragique

N’était que d’autres hameçons

Pour prendre par attrait magique

Les plus habiles des poissons.

845

Quand je t’ai fait tant de façons

Dans les bouillons de la rivière,

C’est le plan d’autres maçons

Pour mettre en vente plus de bière.

Je suis toujours dans mon ornière

À boire toujours plus de noir

Et à rêver d’une croisière

Vers ton pays qui reste à voir.

846

Seule la crainte de déchoir

M’a fait quitter la route large

Pour un plus élégant perchoir

Prétendant être de la marge.

De lune en lune je m’enfarge

Dans les panneaux des carrefours

Tête première que je charge

Du poison de tous les discours.

847

Lorsque mon cœur compte à rebours

Le chemin de ma catéchèse,

Mon appel à tous les secours

Fait rire tous les gens à l’aise.

Quand je leur dis que mon malaise

Vient d’avoir joué trop les maçons,

On dit que par manque de baise

Je suis parmi tes canassons.

848

Quand je nage avec les poissons

Dans les crachats de l’onde fière,

Comment parer les hameçons

Qu’en masse appelle ma prière?

Comment donc faire une première

Loin des éclairs au magnésium?

Comment donc faire la lumière

Sans faire appel au plutonium?

849

Comment ne pas finir médium

Des oiseaux noirs de ma folie

Quand du ciel du planétarium

Tombe un étoile si jolie?

Personne à qui ma foi me lie

N’a entendu ton cri nuptial :

Pour dire ma mélancolie,

Mon art de dire est trop martial.

850

Je ne veux plus rien de spécial.

Laisse mousser la bière blonde.

Trop rêvent d’un engin spatial

Pour être de la fin du monde.

Ce vœu en quoi mon vers abonde

Est refusé presque en entier,

Mais pour dompter ton feu qui gronde

J’ai dû apprendre un beau métier.


LES PARAVENTS

851

Quand l’avarice du rentier

Fait fermer les cafés de Flore,

Vient prendre place en son quartier

Toute la faune qu’il déplore.

Le feu sacré qui va éclore

Au bas des sombres paravents.

La bombe rose de l’aurore

Après la nuit des morts-vivants.

852

Quand les lumières des savants

Font trop obstacle à ta lumière,

Seul le noir des affreux couvents

Permet de faire ta prière.

Fais que j’avance vers l’arrière

De ce bas monde en régression,

Et je mettrai hors de l’ornière

Le sujet à la dépression.

853

Quand le sujet à l’obsession

N’aime de femme qu’en peinture,

Il est l’agent de répression

De la plus crasse dictature.

Fais qu’à la face de l’ordure

Je lance ton plus beau portrait,

Et je ferai de ta figure

Ressortir tout le grand attrait.

854

Quand sur un grand tableau abstrait

On cherche à être secourable,

Plus haut se dresse un mur concret

Entre soi-même et son semblable.

Fais que je sois bien incapable

De penser comme un président,

Et à la peur qui nous accable

Je montrerai tout mon mordant.

855

Quand le bon peuple est décadent,

Gare à la voix qui s’en veut reine.

En enfilant le pneu ardent,

Elle apprendra que c’est la haine.

Fais que j’apprenne à prendre en haine

Le plus mon propre grand public,

Et je mettrai ton grand domaine

Bien à l’abri des yeux du fric.

856

Quand il faut jouer dans le trafic

Des véhicules et des drogues,

Même le port d’un simple bic

Me vaut l’aboi des bouledogues.

Fais que je dise aux psychologues

Qu’ils sont d’encor plus durs voyous,

Des vents, des vagues et des vogues

Je ne craindrai plus les cailloux.

857

Quand fait échouer les interviews

Tout propos clair comme eau de roche,

Chez la sorcière des bayous

On cherche un autre son de cloche.

Fais que mon œil alors décoche

Un trait de ce rayon laser

Qui à la dame qui m’accroche

Sera mortellement amer.

858

Quand me voudrait nu comme un ver,

Le sage que l’on médiatise,

C’est qu’il vend un âge de fer

Où seule engrange sa bêtise.

Permets donc que je le baptise

Dans ton ruisseau le plus ancien

Pour qu’un bonheur nouveau attise

Le grand public qui fut le sien.

859

Quand le servile musicien

Vend son âme à la psittacose,

C’est l’argument du pharmacien

Qui sort gagnant de toute cause.

Fais que me sorte de l’hypnose

Ton peuple qu’on en dit champion,

Car c’est le seul qui me propose

De danser autrement qu’un pion.

860

Quand on n’est plus pion ni espion

Dans le jeu que les maîtres jouent,

On est jeté comme un morpion

Sur ton rivage qu’ils bafouent.

Du cinéma où ils nous clouent,

Fais-moi brûler les paravents.

Les films de morts-vivants qu’ils louent

Ne passeront plus pour savants.


L’ÉCLAIR QUI LUIT

861

Quand l’oiseau las des mauvais vents

Fait rêve d’une île peinarde,

Il aboutit chez les servants

Du même froid qui le canarde.

Le plan routier que me caviarde

L’encre pesante de la nuit.

Mes pas futurs que je regarde

Se suivre sous l’éclair qui luit.

862

Quand la chanson fait un beau bruit

À me remplir de nostalgie,

Elle vient d’un pays détruit

Par le passage d’une orgie.

Fais que j’allume ma bougie

Au bal qu’on dit de tes maudits,

En dansant sur ton énergie

Je gagnerai ton paradis.

863

Quand une autre a les yeux hardis

Et un suave commérage,

C’est pour me prendre aux interdits

Qui mettront son parrain en rage.

Fais que je montre au loin l’orage

À la baigneuse au grand soleil,

Je ferai fondre le mirage

Qui la maintient en son sommeil.

864

Quand par le chant d’un dur réveil,

On cherche à faire la lumière,

On se raccorde à l’appareil

Obscurcissant la terre entière.

Fais que je cache ma prière

À tout monsieur trop distingué,

Et en perdant ma tête fière

J’aurai ta main au doigt bagué.

865

Quiconque s’est ici ligué

Aux amateurs de la romance

Reste toujours depuis dragué

Par les oiseaux de la démence.

Toutes les fois que semble immense

Un grand génie à l’horizon,

Laisse-moi voir que recommence

La valse de la déraison.

866

Quand pour sortir d’une prison

On met en branle un drapeau rouge,

Ce que l’on gagne pour maison

Est un encor plus triste bouge.

Mais quand la grande peur me gouge

Sous l’avalanche des regrets,

Fais-moi sentir que mon cœur bouge

De par tes charmes très secrets.

867

Quand trop nous charment les décrets

Instaurateurs d’un nouveau monde,

C’est pour nous vendre les attraits

D’un plus ancien régime immonde.

Quand d’un coup la révolte gronde,

Fais voir l’argent en grand devoir

De diffuser sur une autre onde

Pour ne pas perdre le pouvoir.

868

Quand vogue un grand bateau-lavoir

Sur une mer aux eaux turquoise,

Le paradis qu’il laisse voir

Cache un pays que l’on déboise.

Fais que de glace à la framboise

On ne referme plus mon bec,

Et je saurai briser l’ardoise

Tout près de nous laisser à sec.

869

Quand on apprend trop bien le grec

C’est pour se faire meilleur traître

Des siens que l’on voue à l’échec

Et le grand art de s’en repaître.

Fais que je sois ton enfant maître

De rien sinon son corps tout nu,

Et je pourrai enfin connaître

Le savoir le plus malvenu.

870

Ce que ton peuple a obtenu

Après sa si glorieuse guerre

Est un destin si saugrenu

Que j’entends s’esclaffer la terre.

Mais du sol rouge de ta terre

Où l’adversaire a tout détruit,

Vers le ciel noir qui nous enserre

Je vois monter l’éclair qui luit.


LA HAUTE TENSION

871

L’étude que je fais sans fruit

Mais où sans trêve je m’éreinte

Est ma seule arme face au bruit

Que fait la loi que j’ai enfreinte.

Le cagibi du Labyrinthe

Dont le plan-guide fut perdu.

Le fil d’Ariane sous la plinthe

Qu’un haut voltage tient tendu.

872

Je suis de plus en plus mordu

D’une télévision toute autre.

Je vois ton cœur toujours fendu

Par le chagrin qui est le nôtre.

Le fleuve noir où je me vautre

Semble n’avoir jamais je fin.

Je ne serai jamais apôtre

Au blanc pays de Séraphin.

873

Quand une belle au ventre fin

Se fait pour moi bien roucoulante,

C’est pour m’avoir comme un dauphin

Dans le ruisseau de la mort lente.

Je deviens sa chaise roulante

Vers les psychiatres de Saint-Luc.

De ma passion la plus violente

Je reste pris avec le suc.

874

De son perchoir plus d’un grand-duc

A fait état de ma noblesse,

Mais sous le faux plafond de stuc,

Seul vaut le sacre qui nous blesse.

Quand ma voix se fait charmeresse,

Chacun accuse mon retard

Et implicitement me presse

De mieux éteindre mon regard.

875

Quand je produis avec égard

Un bout de cette poésie,

J’affligerais d’un grand écart

L’élémentaire courtoisie.

Mon expression vieille et moisie

Attenterait à la pudeur.

De ma peau de chagrin rosie

J’apprends à mieux cacher l’odeur.

876

Quand je dénonce avec ardeur

Le film d’horreur qui nous entraîne,

Mon grave manque de fadeur

Me fait passer pour schizophrène.

Quelque posture que je prenne,

Elle est matière à dérision.

Au fil des perles que j’égrène,

J’épargne en caisse une explosion.

877

Quand une bonne décision

Fait des flammèches dans mon crâne,

On croit n’y voir qu’une illusion

Me faisant ruer ainsi qu’un âne.

Mais à penser que je me damne

Envers et contre le grand bien,

J’arrive avec la bête infâme

À retrancher un autre lien.

878

Quand sous le ciel védique indien

Je fais requête d’un bon maître,

Je suis traité en moins que chien

Par un nouvel apprenti traître.

Ma soif de vivre et de connaître

M’a relégué chez les parias.

Des tiens chez qui je veux renaître

Je chanterai bien les arias.

879

Ce sont les noires des norias

Maintenant mises au chômage

En larmes sous les magnolias

Qui chantent ton plus bel hommage.

C’est quand à leur plus belle image

Tu m’auras bien ressuscité

Que nous ferons un beau dommage

À mettre en ruines ma cité.

880

Les gens qu’on dit ma parenté

Ne m’aiment bien que bien malade.

Celle pour qui j’ai tant chanté

M’adopte en tant que camarade.

Pour les gérants de mon estrade

Mon cas est pour toujours perdu,

Mais vers tes gens laissés en rade,

Mon être est tout entier tendu.


LES INTERRUPTEURS

881

Au bout de mon chemin ardu

Où sans relâche je pédale,

Mon petit livre défendu

Parvient enfin au grand scandale.

Mon pied au marbre de la dalle

Qui cache les interrupteurs.

La vue entière du dédale

À la clarté des projecteurs.

882

De ce que disent les docteurs

Rien n’est jamais bien angélique.

Ce n’est jamais qu’aux seuls acteurs

Qu’un souffleur donne la réplique.

C’est non le port d’une relique

Qui me délivrera du mal.

Mais le travail où je m’applique

À caresser bien l’animal.

883

Quand pour paraître plus normal

On sacrifie une amourette,

Le scénario est optimal

Pour faire un four de l’opérette.

Mais qui au fond de sa mirette

N’a que sa belle à conquérir

Sait faire aussi battre en retraite

La bête sans grand coup férir.

884

Qui n’est capable de chérir

Les gens d’un oeil que d’architecte

Ne les fait que mieux dépérir

Comme en la ruche de l’insecte.

Mais qui dans la rivière infecte

S’amuse mieux qu’un vermisseau

Verra la dictature abjecte

Tomber presque en un seul morceau.

885

Qui se couronne d’un cerceau

D’entrée en sa grande première

Voit les étoiles du Verseau

Faire de l’ombre à sa lumière.

Mais qui au fond de sa chaumière

A établi ton paradis

Chantera d’une voix altière

Sans compte à rendre à des bandits.

886

Quand on consacre à coup d’édits

La rébellion de son tendre âge,

On met en place les taudis 

D’un ordre immonde à leur ombrage.

Mais quand sous ton plus bel orage

On jouit ainsi qu’un bon amant,

Il n’est aucune foule en rage

Qu’on ne désarme galamment.

887

En s’étudiant profondément

Selon les lois astrologiques,

On ne devient que plus dément

Sous les piqûres névralgiques.

Mais en dansant sur les musiques

Que nous impose le parrain,

On met par terre les logiques

Se prétendant des lois d’airain.

888

Qui voit d’un œil calme et serein

Le monde d’un sommet de givre

Souscrit au grand malheur sans frein

Des gens qui sont contraints d’y vivre.

Mais qui apprend à rester ivre

Dans ce qu’on dit être l’enfer

Entonne un hymne qui délivre

Du salariat des rois du fer.

889

Qui me délaisse chaque hiver

Pour un lieu que le ciel caresse,

Sait-il donc ô combien amer

Y est le sort de sa maîtresse?

Mais qui ne craint pas la détresse

Où elle prie encor l’amour,

Vaincra la foule vengeresse

À qui bien faire une autre cour.

890

Qui a le cœur comme un tambour

Se croyant mûr pour une idylle,

Devra braver sous son vrai jour

La multitude basse et vile.

Mais qui du jeu trop difficile

Découvre les interrupteurs

Fait qu’enfin tombe le missile

Sur le QG des corrupteurs.


LA CAPTURE

891

On a beau voir plein de moteurs

Le monstre que plus d’un implore,

Le prédateur des prédateurs

N’est que ma chair que je décore.

L’apparition du Minotaure

Sous le fracas des bancs publics.

Les étincelles du phosphore

La mitraillade des déclics.

892

Au terme de tous les trafics

Voici l’objet de ma capture,

Mais ce qui fait grouiller les bics

N’est autre en fait que ma nature.

Mais à quoi bon que me triture

Le peuple par toi rassemblé?

Du même feu qui nous torture,

Chacun est tout aussi comblé.

893

Je fais valoir mon corps criblé

Des traits du tien dont je m’enlace,

Mais on se plaint d’être troublé

Par le trop d’air que je déplace.

Nul ne conquiert de belle place

Au sein d’un partenaire ardent,

Sans partager un œil de glace

Contre un plus digne prétendant.

894

Je te prétends, me défendant,

Être un fantasme qui me ronge,

Mais le public toujours mordant

Se refuse à passer l’éponge.

Nul ne peut bien traduire un songe

En œuvre à bien entendre ou voir

Sans empêcher par ce mensonge

Le vrai sujet de se mouvoir.

895

Je dis en toi ne percevoir

Que ton peuple en effervescence,

Mais là encore aucun devoir

Ne me prévaut de ma jouissance.

Nul ne répand de connaissance

Utile ou agréable à l’œil

Qu’en détroussant de leur essence

Ceux dont il parle avec orgueil.

896

Je dis avoir quitté Auteuil

Pour le haut lieu de ta détresse,

Mais on ne voit que mon fauteuil

Qui trop invite à la paresse.

Nul ne répand de l’allégresse

Au gré de son bon sentiment

Sans mettre ailleurs de la détresse

Au son du même boniment.

897

Je montre un pauvre garnement

Qu’a bien soigné ma mélodie,

Mais l’assistance en parlement

En veut à ma tête étourdie

Nul ne résout de tragédie

Par trop de science ou trop de droit

Sans préférer la maladie

Aux gens de ce passage étroit.

898

Je crois avoir acquis le droit

De mourir pour ton hérésie,

Mais le bon peuple toujours froid

Ne veut pas de ma peau rosie.

Nul ne traduit en poésie

Ce qu’il contemple d’un gros pieu

Sans à une chanson nazie

Ou pire encore donner lieu.

899

Je fais valoir que ton milieu

Semble apprécier la catastrophe,

Mais mon discours à la Bourdieu

Me vaut encore une apostrophe

Nul ne devient un philosophe

Sans usurper son piédestal,

Car la sagesse qui étoffe

Plaît moins que le plus lourd métal.

900

Mon état que l’on croit mental

Ne semble guère avoir de cure,

Que le délabrement total

Qu’avec amour ton peuple endure.

C’est quand soi-même on se figure

Le plus affreux de par ses tics

Que l’on opère la capture

Du chef des prédateurs publics.


LA PEUR DES BOMBES

901

Quand parviendra aux mains des flics

Cette prière à ma négresse,

Les avocats des grands trafics

Prétexteront que je l’agresse.

La peur des bombes que j’adresse

Au fils du peuple et au dauphin,

Commencement de ma sagesse

Bien qu’elle n’en soit point la fin.

902

Le dur esprit de Séraphin

A beau voler de phare en phare,

Ta terre qu’il tient dans la faim

Montre à quel point il est avare.

L’arme atomique qu’il prépare

Veut irradier tous les humains,

Épargnant, pour qu’on les répare,

Manufactures et chemins.

903

Ogive de divines mains,

J’aurai l’effet le plus inverse :

Fleuriront filles et gamins,

Périront villes et commerce.

En mon rayon tout ce qui perce

Tant soit peu d’ordre matériel

Retombera à la renverse

À l’âge pré-industriel.

904

Par un refus caractériel

De tout ce que l’on dit génie,

L’individu triste et sériel

Sera mis dans ma symphonie.

La populace réunie

Ne s’en prendra plus qu’au cerveau

Qui va brisant toute harmonie

Qui le dépasse de niveau.

905

C’est au niveau du caniveau

Que je ferai déchoir ma ville

En abattant d’un vent nouveau

Tout ce qui passe pour habile.

Rendue ainsi la plus débile,

L’économie à Montréal,

N’aura pour me mettre à l’asile

Que l’île dont je suis féal.

906

Quand de mon trop plein d’idéal

La couleur vive va paraître,

Ragera le vent boréal

Qui nous en veut simplement d’être.

Pour devenir enfin le maître

De son gâchis de mon destin,

Je m’en ferai envoyer paître

Vers ton pays jugé mutin.

907

Ici où le fieffé crétin

Jouit du prestige du génie,

Je vais renaître un beau matin

Fils de ta gent la plus honnie.

Là où par manque d’atonie,

Tout bienfait passe pour erreur,

Je vais répandre l’agonie

De ton haut lieu qui vit l’horreur.

908

Je vais répandre ta terreur

Si folle que je m’en émerveille :

C’est le grand stade avant-coureur

De ta sagesse sans pareille.

Quand la nuit noire se réveille

Au fond de nos arrières-cours,

Le grand espoir parle à l’oreille

Des jouvenceaux privés d’amours.

909

Quand on loge au dernier recours

La véritable intelligence,

Le battement de tes tambours

La tire seul de l’indigence.

Mon mot qui semble la vengeance

Du dernier des petits frustrés

Est en fait la haute exigence

Des talents que l’on veut castrés.

910

Des groupes qu’on veut sinistrés

Et enivrés de fleurs de givre,

Refais des peuples illustrés

Par leur ardeur à vouloir vivre.

Si le grand style de ce livre

Semble à l’usage du dauphin,

Je le fais pour que me délivre

La gent des forçats de la faim.


LE VOLCAN ÉTEINT

911

Quand parviendra en ton couffin

Mon livre au fil de l’eau saumâtre,

Je vois l’esprit de Séraphin

Enfin passer chez le psychiatre.

Les ruines de l’amphithéâtre,

Cratère d’un volcan éteint,

Où humblement triomphe un pâtre

Du vil spectacle qu’on y tint.

912

Des larmes que mon cœur contint

Devant ton peuple qu’on excède,

Se forme une encre qui déteint

Sur ma patrie encor plus laide.

Tu sais la cause que je plaide

Sur disque à la Léo Ferré

Toujours passée en intermède

Par ceux dont je suis décoré.

913

Fais que mon cri expectoré

Brise le rigoureux carême

Dont ton pays trop adoré

Est devenu pour nous l’emblème.

Mais fais que le moment suprême

De la défaite des requins

L’empêche d’aspirer au même

Point que les Nord-Américains.

914

À quoi bon des républicains

Issus du plus violent séisme

Si c’est pour être les faquins

Des grands champions de l’égoïsme.

S’il faut tuer le dieu du déisme,

C’est non pour perdre la raison

Mais pour celui du Shivaïsme

Et pour ses danses à foison.

915

C’est non pour tondre du gazon

Qu’il nous faut vaincre la misère,

Mais pour remettre en floraison

Le mont que gratte la bergère.

Lorsque sera enfin légère

La charge de son corbillon,

Empêche qu’elle fasse et gère

Des dettes pour un pavillon.

916

Ne laisse pas un carillon

Chanter le chant de sa victoire.

Fais que le vol d’un papillon

Sonne la fin de son déboire.

Il faut que passe à son histoire

Tout l’escalier monumental

De ce monceau de vaine gloire

Qu’on dit le monde occidental.

917

Dans le sublime état mental

Où la maintient ton hystérie,

Fais que s’écroule l’hôpital

Qui se voudrait ma garderie.

Quand finira la pénurie

Qui mit ses arbres au charbon,

Mets mon pays dans l’incurie

Qui lui fait prendre le temps bon.

918

Rompu le charme pudibond

Qui a fait toute sa richesse,

C’est dans ton plus royal bonbon

Qu’il pourra jouer à ton adresse.

Quand la musique nous agresse

En direction d’un champ d’honneur,

Laisse le chant de ma détresse

En faire un hymne au grand bonheur.

919

J’entends la voix d’un grand meneur

Sous la fanfare du commerce.

Ne laisse plus l’enfant mineur

Sous sa voix sourde qui le berce.

Afin qu’à la lumière perce

Plus d’un illustre et vrai talent,

Il faudra que le vent renverse

Bien des viaducs qui vont croulant.

920

Afin qu’à ton amour collant

Fondent les mines trop sérieuses,

À ton spectacle désolant

Nos stars seront enfin glorieuses.

Quand l’air de tes chansons rieuses

Sera par nous enfin atteint,

Nos zones trop industrieuses

Seront un grand volcan éteint.


L’ÉCRIN

921

J’écris à l’encre de ton teint

Ton plus beau plan qui s’échafaude :

Autour de ma maison déteint

Ton peuple qui s’immisce en fraude.

L’étoile de mon émeraude

Dans ton écrin de velours noir.

La torche de ma tête chaude

Brillant sur fond de désespoir.

922

J’avais rêvé d’un grand perchoir,

Pour fuir ma gent trop déprimée,

Mais me ramène à mon devoir

Une autre plus mésestimée.

J’ai changé ma nation brimée,

Dont vont braillant nos écrivains,

Pour une bien plus abîmée

Par les sermons de nos devins.

923

En me riant dans les ravins

Des grands perdants du vandalisme,

Je n’entendrai plus nos bovins

M’accuser de colonialisme.

Le plus affreux somnambulisme

N’est pas afro-américain.

Le seul et vrai cannibalisme

Est le commerce du coquin.

924

Quand on en veut à mon bouquin

De ne pas perdre la mémoire,

Il n’est aucunement mesquin

Qu’il fasse dans la magie noire.

Rien ne fait mieux briller ta gloire

Que le chant de la dépression.

Plus il entraîne un grand déboire,

Plus grande est l’illumination.

925

Mon arme est l’utilisation

Du sermon qui accable l’homme

Dans un vœu de démolition

Qui me fera damner par Rome.

Quand de pilules on m’assomme,

Donne-moi de tes sept douleurs

Qui mâchées comme de la gomme

Font voir de toutes les couleurs.

926

Quand sous l’effet de nos chaleurs

Chacun s’étale à la renverse,

Tombent à terre les valeurs

Que fait valser le grand commerce.

De temps en temps on ne nous verse

De quoi prendre un petit morceau

Que de peur que chacun traverse

Les bords boueux de ton ruisseau.

927

Là où s’entasse le monceau

Des jouets abandonnés du monde

Nous planterons notre arbrisseau

Donneur de bon fruit à la ronde.

Sur la terre où l’émeute gronde

Sans autre fruit que des décès

Notre plus grand espoir se fonde

De voir renaître le français.

928

C’est dans la langue des procès

Les plus pétris d’hypocrisie

Que le tiers-monde aura accès

À la plus pure poésie.

Là où l’on croit que l’aphasie

Ne se nourrit que de noyaux,

Même les sages de l’Asie

Reconnaîtront de purs joyaux.

929

Aux sujets les plus déloyaux

Dont l’Amérique ait l’expérience,

Les hôtes des palais royaux

Viendront pour demander audience.

Là où la seule malveillance

Tient lieu, dit-on, de religion,

Viendront s’unir en sainte alliance

Les exclus de toute région.

930

Sous l’effet de la contagion

De notre chant réputé triste,

Se formera une légion

Comme on ne croit plus qu’il existe.

Dans ton club si peu optimiste

Qu’il semble écrin de velours noir

Brillera comme une améthyste

La dame en pourpre du Grand Soir.


LE MONDE ENTIER

931

Quelque feu qui pousse au devoir,

Seul nous importe qu’il rebrousse

Le sens du poil que laisse voir

La bête immonde en sa secousse.

Ce même souffle chaud qui pousse

Depuis la fleur qui va s’ouvrir

Jusqu’au titan à la rescousse

Du monde entier qu’il voit souffrir.

932

Quand je me mis à concourir

Pour opérer la fin du monde,

Ce ne fut que pour découvrir

Ma propre dépression profonde.

Mais qui n’a pas fait une fronde

Contre les forces du cosmos

Reste pris dans la bière blonde

Où nous font surnager nos boss.

933

Chaque fois que mû par l’éros

Je vois en rêve une négresse,

Elle me parle d’un ethos

Plus dur que de toute la Grèce.

Mais qui par peur de la détresse

Boucle son âme à double tour

S’enfonce dans une sagesse

Qui ne tolère aucun amour.

934

J’ai cru en jouant de ton tambour

Mettre tout Manhattan en rage,

Mais c’est ma seule arrière-cour

Qui fut témoin de mon naufrage.

Qui n’entreprend aucun ouvrage

Pour triompher du monde bas

Assiste sans aucun courage

À ses plus ténébreux sabbats.

935

J’ai nagé dans tous les débats

Qui se prétendent de conscience,

Mais toujours plus d’affreux combats

Ont résulté de ma patience.

Pourtant c’est par trop de méfiance

Pour son plus bel élan de cœur

Qu’on tombe faute d’expérience

Dans l’océan de la rancœur.

936

J’aurais voulu d’un air vainqueur

Tuer la bête qui nous tue.

On m’a fait voir d’un ton moqueur

Ma mine de chienne battue.

Le sujet qui ne se situe

Dans aucun camp du parlement

En vérité se prostitue

Aux forces de l’écrasement.

937

J’ai cru à mon commandement

Les forces de l’astrologie.

J’ai failli devenir dément

En allumant trop ma bougie.

Peu importe que la magie

Soit noire ou blanche de couleur,

Le tout est que l’âme assagie

Éloigne le plus grand malheur.

938

J’aurais voulu comme une fleur

Tendre un baiser au grand soir lisse.

C’est de ton noir nuage en pleur

Que provient l’eau qui le déplisse.

Le blanc lotus dont le calice

Ne s’ouvre qu’au premier juillet

Procurera pour tout délice

D’accompagner un faux billet.

939

À discourir comme un œillet

Je me suis cru un pacifiste

Sans voir que le public baillait

En entendant ma chanson triste.

À moins de se tromper de piste

Ou d’oublier son appareil,

On restera toujours touriste

En ta destination-soleil.

940

Pensant sonner le grand réveil

Au grand défi de toute horloge,

J’étais toujours dans le sommeil

Où nous maintient plus d’une loge.

Mais quand le monde entier s’arroge

Le droit de nous laisser souffrir,

Permets un peu que j’interroge

Le ciel de nuit qu’on voit s’ouvrir.


LES VERS

941

À qui donc faire découvrir

Les théorèmes que je prouve?

Ce beau collier, à qui l’offrir

Au fil des perles que je trouve?

Ce feu sacré que l’on éprouve

Au lent martèlement des vers.

Cette étincelle que l’on couve

Pour traverser les longs hivers.

942

Un mien parent trouvait pervers

Tous les faiseurs de poésie

Au point qu’il les vouait aux fers

Ou bien du moins à la saisie.

Ce qu’on fait à la poésie,

On le fait à tous les métiers.

Quand on la traite en aphasie,

On vide aussi tous les chantiers.

943

On vide aussi tous les quartiers

Où sous la lune langoureuse

On promettait à ses moitiés

Une moitié de vie heureuse.

On entretient la foi peureuse

Qu’adorent les manieurs d’argent

On rend de plus en plus affreuse

La mode qu’ils vont exigeant.

944

On fait japper comme un sergent

Le préposé le plus minable.

Le mot se fait découragent,

L’attente plus interminable.

L’ordre le plus abominable

Ne se remet plus en question.

La science n’est plus estimable

À moins de discourir gestion.

945

Quelqu’un fait-il la suggestion

D’écouter ceux que l’argent prive,

Il attente à la digestion

De l’actualité sportive.

Plus le manifestant s’active

À réclamer pour son bon droit,

Plus la cité reste passive

Devant le meurtre de sang froid.

946

De plus en plus le public croit

Devant pareille épidémie

Qu’un grand sursaut d’esprit étroit

Seul peut produire l’accalmie.

La vérité par tous vomie

Fait un horrible mal au cœur,

C’est par un cours d’anatomie

Qu’on s’en proclame le vainqueur.

947

L’expert encercle d’un marqueur

Le lieu où un forfait s’apprête,

Mais il suffit d’un mot moqueur

Pour faire terminer l’enquête.

Dans les ténèbres d’une fête

Un témoin reste à son devoir,

Mais on se plaint du mal de tête

Que son histoire fait avoir.

948

Un homme cherche à faire voir

De quoi la femme se délecte,

L’institution du haut savoir

Le chasse ainsi qu’un vil insecte.

Sous l’effet de l’humeur infecte

On n’entreprend plus de travaux.

La politique trop correcte

Fait arrêter tous les cerveaux.

949

L’école baisse ses niveaux

Pour ne pas offenser l’enfance

Qui pourtant va dans les caveaux

Prendre des cours d’autodéfense.

Chacun croit prendre de l’avance

Sur les trop bonnes intentions

En se mettant dans la mouvance

Des gens de grandes dissensions.

950

On maudit toutes inventions.

La rigueur passe pour nazie.

Pour attirer les subventions,

On fonde un club de poésie.

Si cette dite poésie

Laisse les choses de travers,

C’est que le bruit de l’aphasie

Y prend la place des beaux vers.


LES COUPLETS

951

Je ne puis vaincre les pervers

Qui font pleuvoir sur moi la honte

Qu’en allant jouer dans leurs enfers

Avec ta force que je dompte.

Ce formidable feu de fonte

Qui fond les mots de mes couplets,

Qui chaque fois que trop peu monte

Laisse les moules incomplets.

952

Arrête-moi quand je me plais

À caresser trop ma pensée.

Laisse-moi voir d’autres reflets

De mon humeur si insensée.

Seule une marche cadencée

Du genre que l’on croit germain

Me permettra en ma lancée

De suivre ton mauvais chemin.

953

Quand la grand peur du lendemain

Fait faire toutes les études,

Je devrai pour rester gamin

Courir des routes bien plus rudes.

Lorsque les normes des gens prudes

Passent pour lois de liberté,

C’est sous tes dures latitudes

Qu’il faut reprendre ma fierté.

954

La lumière ayant déserté,

Je marcherai droit à sa suite

Là où la guerre ou la cherté

Est le seul bruit qui s’en ébruite.

Là où n’est pas encor détruite

La forme de ce dur pantoum,

Je produirai au point de fuite

Le plus spectaculaire boum.

955

Là où goûter comme un loukoum

Et non loger dans un musée

Le beau dégât de mon atchoum

Est l’objectif de ma fusée.

La strophe que l’on croit usée

Reste toujours du meilleur goût

Pour tenir la plus amusée

La foule lasse de l’égout.

956

Quand le propos de mon bagout

S’écarte trop de ta poussée,

La forme où bien marquer mon coup

Restera la plus émoussée.

Mais quand ta flamme courroucée

Triomphe de ma vétusté,

L’idée à peine éclaboussée

Trouve un quatrain bien ajusté.

957

Maintenant que j’ai dégusté

De ton autorité morale,

Je ne veux plus être incrusté

De par ma religion tribale.

Mais si la tienne me régale

C’est qu’être né en ta nation

De sans défense nationale,

C’est en fait une vocation.

958

À fuir au bout de sa passion

On finit dans l’enfer sur terre;

Mais avec ton inspiration,

On fait équipe du tonnerre.

Ne permets plus que je m’enserre

Par peur de l’insécurité.

C’est dans ton seul ruisseau que j’erre

Vers quelque havre en vérité.

959

Dans un moment de charité

J’ai cru bon vous venir en aide,

Mais dès que je fus invité,

J’ai vu ma condition plus laide.

Si j’ai repris ma voix qui plaide,

C’est moi qui veux votre secours.

Je veux chanter comme à Tolède

Dans la plus basse de vos cours.

960

Elle a beau être sans recours

Autre qu’un chant analgésique,

Son concerto pour nos amours

Sera le plus démagogique.

Sans le secours de sa musique

Pour les bons mots de mes couplets,

Le seul recours de ma logique

Ne promettrait que fours complets.


MON MOULE

961

Si pâles que soient mes reflets

De ta voix douce qui roucoule,

Ils m’ont valu les camouflets

Qu’inflige au trop bon mot la foule.

Les carres fines de mon moule

Pour vérifier si le degré

Du souffle chaud dont je me saoule

Fond bien l’airain à tout son gré.

962

Comment donc de ton lieu sacré

Redonner goût à l’énergie

Quand le langage est massacré

Au nom de la pédagogie?

Quand un chant plein de nostalgie

Me charme par ses mots corrects,

On prétend noire sa magie

Typique des pays infects.

963

Ces gens si sales et abjects

Méritent qu’on les laisse en guerre

Par leurs appels les plus directs

Aux forces sous-tendant la terre.

Quand le sol n’est pas à l’équerre

Et que de plus il reste nu,

Le paysan tout au mieux erre

Chez le premier démon venu.

964

Quand en terrain trop inconnu

Il faut juger d’une culture,

Un estimé est obtenu

En regardant bien sa peinture.

La volupté qu’à tous procure

Ses œuvres trop pleines d’émoi

Montre à tous la nature obscure

Des entités y faisant loi.

965

Rien n’est de plus mauvais aloi

Que peindre en terre de cocagne

Un lieu que les rois de l’effroi

Ont transformé en vaste bagne.

Rien n’est plus laid que la campagne

Où croît encore un arbrisseau

Et où la belle dame en pagne

Puise de l’eau avec son seau.

966

Ce tableau digne de Rousseau

Qu’il faut que la censure fauche

Me montre en fait le noir ruisseau

Qui m’appelle à sa rive gauche.

Ce tableau qui semble une ébauche

De ce qui fut un paradis

Fait voir aussi que me chevauche

La dame du bal des maudits.

967

Un autre fait voir les lieux dits

Où le gros nègre et sa maîtresse

Vont tournoyer les samedis

Sous ce qui reste d’allégresse.

Cette peinture charmeresse

Témoigne de l’immense mal

De charger vers lequel me presse

L’instinct que j’ai de l’orignal.

968

Chaque expert traite d’anormal

Ton peuple certes chimérique

Quand le chevauche l’animal

Soignant les nègres d’Amérique.

Quand je l’observe à coups de trique

Prescrire sa médication,

C’est en tant que cas psychiatrique

Qu’il raye toute ta nation.

969

Pour mon défaut d’adaptation

À ma cité toujours plus dure,

Je fus traité d’incarnation

De ton pays en miniature.

J’ai alors pris au mot l’injure,

J’ai savouré tout son mépris.

De ton haut lieu que l’on triture,

Je suis tombé sitôt épris.

970

Pour tous les gens ici meurtris

Et dont tout l’univers s’écroule,

J’ai déniché de plus mal pris

Qui vivent sous ta loi maboule.

Une loi qui sera mon moule

Pour conserver le haut degré

De la puissance qui m’enroule

Nonobstant mon lourd pedigree.


LA TEUF-TEUF

971

Ne m’as-tu pas bien consacré

Époux de la tornade intense

Qui va soufflant son air sucré

Dans le sillage de sa danse?

Les dures marches en cadence

Que vient de faire ma teuf-teuf.

Le plein d’essence et d’espérance

De tuer la bête en plein dans l’œuf.

972

Plus d’un me pense un triste veuf

N’ayant pas su fonder famille.

En direction d’un monde neuf

Je marche comme une chenille.

On va disant que je gaspille

Ce qui me reste d’instruction,

Mais je ne vois espoir qui brille

Qu’au fil de plus de destruction.

973

Quand par mauvaise déduction,

On m’en veut d’être dans la lune,

C’est ta bobine d’induction

Que je prends seule pour tribune.

Hors du brouillard de ma lagune

Je ne sais pour être écouté

Que ton lieu de pire infortune

Dont parle l’actualité.

974

Je ne me sens plus excité

De fuir mon monde qui m’accroche.

Ai-je acquis la sérénité

Disant le jour de gloire proche?

Ce n’est que quand paraît fantoche

Le garde qu’on a cru de fer

Que même sans un rond en poche

On est prêt à passer la mer.

975

Je saurai déserter l’hiver

En direction de ton rivage

Quand pris dans ton bien pire enfer

Je chanterai bien son ravage.

Là où combattre l’esclavage

Est tout ce que les tiens ont pu,

Tu reprendras mon élevage

Que les miens ont interrompu.

976

Lorsque avec ton peuple crépu

Je saurai bien jouer bien dans la mare,

Face au grossium le plus repu,

Je pourrai luire comme un phare.

Là où on voit comme une tare

Le trop plein de clarté dans l’œil,

Il faut d’un monde aussi avare

Savoir bien célébrer le deuil.

977

Chacun reproche à mon fauteuil

Ma position encore à gauche.

Permets-moi de franchir ton seuil

Porté par l’ouragan qui fauche.

Dans tes quartiers dont la débauche

Et le malheur font l’intérêt,

Fais que m’émeuve et me chevauche

Ton air qu’on croit qui disparaît.

978

Fais-moi chanter le temps d’arrêt

Qu’on ne prend plus en Amérique

Même si c’est pour être prêt

À recevoir brique sur brique.

Quand la guitare est électrique

L’air est toujours industriel,

Et le système nous fabrique

Toujours de plus en plus de fiel.

979

Tout instrument artificiel

Profite à la seule humeur rance.

Il faut pour diffuser du miel

En refuser la dépendance.

Quand on assiste à la naissance

D’un printemps musical nouveau

Le monde crie à l’indécence

Et au grand mal pour le cerveau.

980

Je ne veux pas de ce bravo

Dont la puissance est assurée.

Contente-moi d’un caniveau

Touchant à la voûte azurée.

C’est dans ta hutte peinturée

Où je dirige ma teuf-teuf

Que nous verrons l’aube dorée

Éclore de ton tout autre œuf.


LA PREUVE PAR NEUF

981

Mon sang aigri remis à neuf

À même ton cœur en souffrance,

Je fonce comme un mâle bœuf

Vers tout un monde à mettre en transe

La langue de la douce France

Dont notre temps s’était cru veuf.

La certitude de la chance

Au bout de la preuve par neuf.

982

Ne laisse pas les gens du bluff

Se prévaloir de notre ouvrage.

Empêche aussi ceux de Pie Neuf

De lui porter un piètre ombrage.

Donne-moi pour clamer ma rage

Le groupe d’un tout autre roc,

D’où les bons mots de mon outrage

En retour frappent de leur choc.

983

Dans un centre d’achat de toc

Je ne veux pas finir ma vie.

De faire le plus affreux troc

Rends manifeste mon envie.

Quand on croira que ma survie

N’importera sans doute plus,

Ma désertion sera suivie

De celle de bien des exclus.

984

Dans la mer des biens superflus,

Je suis jeté à la dérive.

De ce qui tient la vie en flux

Même le médecin me prive.

Pour peu qu’un doux génie écrive

On l’emprisonne avec les vieux.

Je crois que sur ton autre rive

Il fleurirait en fait bien mieux.

985

Au terme de l’effort studieux

De soutenance de ta thèse,

Donne-moi le soleil radieux

Qui brille dans tes yeux de braise.

Procure à la langue française

Depuis le fond de ton trou noir

Un autre lieu d’où elle plaise

Au public las du désespoir.

986

Au jouvenceau qu’on fait déchoir

Pour conduite en état d’ivresse,

Fais qu’on procure le perchoir

D’où faire entendre sa détresse.

Nous écrirons pour la paresse

Dont on accuse ton sol nu

De belles lettres de noblesse

Dispensant de tout revenu.

987

Partout où l’ordre est maintenu

Par la menace de chômage,

Bien plus de bien est obtenu

En chantant ton plus beau dommage.

La chanson qui fait rendre hommage

Aux forces que l’on dit d’en bas,

Fait de chaque auditeur un mage

Triomphateur des faux débats.

988

Si âpres furent les combats

Des vainqueurs de la servitude

Que toujours durent ses sabbats

Dans l’existence la plus rude.

Pour que mon vers enfin exsude

Le mal auquel je veux convier

Fais-moi poursuivre ton étude

Assis à même ton gravier.

989

Le monde ne m’a fait envier

Le grand dessein d’une carrière.

Que dans le but de me dévier

De ton chemin vers la lumière.

Je ne veux plus pour ma première

Que ton public trop bien instruit

D’une instruction trop en arrière

Par rapport à ce qu’on construit.

990

Ayant grandi dans le grand bruit

De l’enrichissement sauvage,

Je n’aurais pu produire un fruit

Sans passer par ton élevage.

Quand on proclame ton rivage

De ma culture à jamais veuf,

Dis le gangster qui le ravage

Être en fait né près de Pie Neuf.


LE DRAPEAU

991

Ainsi qu’un père de Brébeuf

Je ne pratique de mantique

Que de couver ainsi qu’un oeuf

Le verbe du plus beau cantique.

Les traits brûlants du ciel antique

Dont je sens s’assombrir ma peau.

La preuve du feu poétique

Avant de prendre le drapeau.

992

J’avais voulu que le troupeau

Prît place dans mes grands théâtres,

Mais la chanson de mon appeau

Ne fit venir que des psychiatres.

Quand mes humeurs se font saumâtres

Je ne veux plus produire d’art

Que tels qu’en font les joyeux pâtres

De ton haut lieu resté à part.

993

Si je me sens prêt au départ,

C’est non pas vers une autre Troie,

Mais là où le feu du regard

Ne fait pas de vous une proie.

Si je veux un endroit qu’on broie

À l’approbation du corbeau

C’est pour qu’enfin le monde y croie

Ce que mon cœur a de plus beau.

994

Je veux dans le dernier lambeau

De ton bosquet qu’on oblitère

Escalader ton escabeau

D’où voir la suite du mystère.

Je ne veux plus pour baptistère

Que l’eau fangeuse du ruisseau.

Je ne sais plus dur monastère

Que la maîtresse du puceau.

995

Si je vois sous si grand assaut

Ton bord que boudent les plagistes,

Ce n’est même pas pour le saut

Qu’il fit faire aux esclavagistes.

De ses histoires les plus tristes

Les scènes ont un ton noceur,

Car il confie à ses artistes

De peindre en rose toute horreur.

996

Chacun s’y fait un point d’honneur

De respecter chez son confrère

La source pleine de bonheur

Que jamais il ne laisse taire.

Il volera mon baptistère,

Tout mon avoir jusqu’à ma peau,

Mais pour résoudre son mystère

C’est moi qui vole son drapeau.


L’ÉTUDE

997

Ne laisse pas dans une expo

Se perdre ma béatitude.

Tu sais sous quel autre oripeau

Ma fugue est à jouer en prélude.

Le bien fondé de cette étude

Que tous les autres pourront voir

Mon cœur béant de gratitude

À la lumière du Grand Soir.

998

Ne me permets pas de m’asseoir

Sur une France ex-socialiste

Chacun serait en grand devoir

De me traiter d’impérialiste.

Dans ton pays qui seul m’assiste

Est le spectacle auquel je tiens

Pour montrer qu’est encor plus triste

Le sort bien trop envié des miens.

999

Je suis classé parmi les chiens

Au plus meilleur pays du monde

Pour ne pas prendre les moyens

De la médiocrité profonde.

Les amants de ton trou immonde

Savent du moins toujours saisir

Les mots du juste où surabonde

Le vrai talent qui fait plaisir.

1000

Pour que refonde de désir

Mon peuple devenu si prude,

Brise ses chaînes de loisir,

Ou fais-m’y jouer en interlude.

De ton pays que l’on élude

Au fil des cours de haut savoir,

Fais que j’expose bien l’étude

En quoi consiste ce devoir.